DOSSIER | L'arrêt Bosman a 25 ans: et le football devint une activité économique
Le 15 décembre 1995, le nom de Jean-Marc Bosman devient une référence dans le monde du sport. Son nom, surtout, devient un arrêt, qui va modifier profondément le paysage du football. Rappel des faits et décryptage.
- Publié le 14-12-2020 à 17h52

L'arrêt Bosman, c'est quoi?
Le 8 août 1990, Jean-Marc Bosman, joueur du FC Liège, défendu par Maîtres Misson et Dupont, attaque l'UEFA et l'Union belge devant la Cour de justice des communautés européennes (CJCE), pour gagner sa liberté, et s'engager à Dunkerque.
Il est en fin de contrat, le club liégeois lui a proposé une prolongation, mais avec un salaire revu à la baisse, ce qu'il refuse. Il demande son transfert comme joueur libre, mais ses dirigeants, qui en ont le droit, demandent une indemnité au club français. C'est le blocage, et le début d'une longue procédure, qui durera cinq ans.
Finalement, la CJCE donne gain de cause à Bosman, fait entrer le football dans l'ère moderne, et ouvre le marché économique: l'arrêt permet en effet aux joueurs de circuler librement sur le marché européen. Il supprime, aussi, la règle dite du 3+2.
Jusqu'en 1995, un club ne pouvait aligner que trois joueurs extracommunautaires par match ainsi que deux autres, à condition qu'ils aient joué au moins cinq ans dans le club en question. Avec l'arrêt, il n'est plus question de restriction et les mercatos deviennent des rendez-vous prisés.
Jean-Marc Bosman, 31 ans lors de la lecture du jugement, est alors devenu un footballeur de troisième zone, en 1995. Il arrêtera sa carrière un an plus tard. S'il a ouvert la voie de la "liberté" aux joueurs, il estime avoir ruiné sa carrière pour les autres, sans aucune reconnaissance, ni aucun retour, sinon l'indemnité perçue lors du jugement (1 million€), et quelques aides sur base d'initiative personnelle (une cagnotte de joueurs hollandais, aide de la maman du joueur français Adrien Rabiot et de la FIFPro, le syndicat des joueurs).

C'est un temps que les moins de 25 ans ne peuvent pas connaître, et ils ne sont plus nombreux parmi les joueurs encore en activité à avoir connu ce football d'avant. Peut-être Gianluigi Buffon, à ses débuts à Parme.
En décembre 1995, l'arrêt Bosman a changé profondément le football pour le faire rentrer dans une dimension économique jamais vue. La liberté de mouvement des joueurs a mis un terme à un système, et une règle, qui a eu pour conséquence que "ce sont les joueurs qui détiennent le pouvoir", estime l'économiste du sport Trudo Dejonghe.
Le professeur d'économie de l'Université de Louvain avait entamé un doctorat, en janvier 1996, pour quantifier les conséquences de l'arrêt Bosman sous le thème: "Combien de clubs peuvent vivre en Belgique?" Le fruit de son travail a été publié en janvier 2001. Quelques clubs avaient disparu entre-temps et d'autres allaient encore disparaître. Son constat, à l'époque, était: "Il y a la place pour 14 clubs."
Son constat reste le même, vingt ans plus tard: "Après l'arrêt Bosman, les clubs n'ont pas été capables de remettre en question le système. Les joueurs étaient "libres" et les clubs se sont mis en concurrence, ce qui a eu pour conséquence d'augmenter les salaires." Et à force de vouloir toujours gagner plus, certains clubs ont disparu. "Le profit, en football, c'est la victoire, et c'est a priori en ayant les meilleurs joueurs que vous gagnez. Or, pour avoir les meilleurs joueurs, on offre les meilleurs salaires."
Les transferts, et les émoluments des joueurs, n'ont cessé d'augmenter en raison de l'arrêt Bosman puisque les acteurs sont au centre du jeu économique. Dans le même temps, et partout en Europe, les droits télé et d'autres sources de revenus ont augmenté les budgets.
"Instaurer un salary-cap est une piste à explorer"
Une étude sur le marché belge montre ainsi la corrélation entre le budget (et la masse salariale) et les points pris, en phase classique. Sur la période 2009-10 (début des play-off 1) – 2018-19, l'écart entre le G5, plus l'Antwerp, et les autres clubs est frappant. "Il y a bien des exceptions, comme Zulte-Waregem (deuxième en 2013), mais ce sont toujours les plus gros, sur la durée, qui présentent le meilleur bilan", constate Trudo Dejonghe. Sur la scène européenne, le constat est identique.
L'économiste fait remarquer: "L'arrêt Bosman est une bonne chose, mais il existe des moyens pour contrôler la flambée des salaires. Instaurer un salary-cap (NDLR: plafond maximal de la masse salariale pour un club), comme cela se fait dans les sports américains, est une piste à explorer." Les clubs vont souffrir des conséquences de la crise du coronavirus, "mais ils n'ont pas attendu un virus pour se mettre en difficulté", glisse Trudo Dejonghe.

C'est la conséquence extrême de l'arrêt Bosman. Mouscron – CS Bruges, le 25 novembre dernier, a débuté avec un seul joueur belge, Alessandro Ciranni, né à Genk. C'est rare d'avoir une représentation si pauvre, mais cela s'explique. Les deux clubs appartenant à des capitaux étrangers (Monaco pour le Cercle et Lille pour Mouscron), la tendance est grande de prêter de jeunes joueurs dans les clubs satellites.
Cela freine le développement de la jeunesse belge, et la Pro League réfléchit afin de revoir les conditions d'accès pour les joueurs non issus de l'Union européenne. Le salaire minimum pour un joueur non-européen est actuellement fixé à 84 896€ annuels.
Une discussion a été entamée depuis plusieurs années, entre clubs et avec les instances politiques, pour relever ce seuil minimum. Aux Pays-Bas il est de 220 000€ annuels, pour un joueur âgé entre 18 et 20 ans, et de 440 000€ au-dessus de 20 ans. La base de comparaison n'est pas innocente, en vue d'une éventuelle Beneleague...
"Ce changement permettrait de faire venir les meilleurs joueurs, et plus seulement de faire venir des joueurs en nombre, qui peuvent bloquer la progression de jeunes Belges ", estime Trudo Dejonghe
