Après le printemps arabe, l'automne européen? "Le continent a connu des mouvements contestataires tout au long de son histoire"
De la France à l'Albanie, en passant par la Belgique, l'Italie et la péninsule Ibérique, la colère sociale gagne du terrain en Europe. Derrière des revendications parfois différentes, une même inquiétude se dessine: le coût de la vie, la crise du logement et la défiance envers les gouvernements alimentent la contestation.
- Publié le 24-10-2026 à 07h35
- Mis à jour le 24-10-2026 à 07h36

En 2010, un vent révolutionnaire soufflait sur le monde arabe, ébranlant de nombreux régimes autoritaires du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. À l'origine de ces mouvements contestataires : la concentration des pouvoirs politiques et économiques entre les mains de dirigeants souvent au pouvoir depuis des décennies, mais aussi le désarroi d'une jeunesse diplômée confrontée au chômage, à la flambée des prix alimentaires et aux difficultés d'accès au logement. Quinze ans plus tard, une nouvelle vague de contestation semble émerger, cette fois-ci, en Europe :"Le continent européen a connu des mouvements contestataires tout au long de son histoire, mais c'est surtout avec l'industrialisation au XVIIIème que l'on voit apparaître des organisations qui se liguent contre le capitalisme", explique Pierre Tilly, professeur d'histoire européenne à l'UCLouvain.
Le 17 octobre laissera une empreinte contrastée dans l'histoire de France, entre colère sociale et scènes de chaos. Mais cette mobilisation ne se limite pas à l'Hexagone. De la Belgique à l'Albanie, en passant par l'Italie, le Portugal et l'Espagne, la colère gronde également aux quatre coins du continent. Et si les revendications diffèrent selon les pays, les mêmes fractures se recoupent : flambée du coût de la vie, accès toujours plus difficile au logement, inquiétudes autour du financement des services publics, précarité étudiante et défiance croissante envers les gouvernements.
La France: du ras-le-bol étudiant à la colère sociale
C'est en France que la contestation a pris le plus d'ampleur ce samedi 17 octobre, avec entre 550 000 et 800 000 participants, sous le mot d'ordre :" La vie est chère".
À l'origine de la mobilisation, la colère des lycéens, apparue fin septembre, face aux classes surchargées, aux absences d'enseignants non remplacés, à la dégradation des locaux scolaires et aux modalités d'accès à l'enseignement supérieur.
Mais le ras-le-bol a rapidement dépassé les bancs de l'école, faisant écho aux difficultés d'une partie de la population française, pour qui le pouvoir d'achat est devenu une préoccupation quotidienne. Entre la hausse des prix des carburants, les inquiétudes autour du système des retraites défaillants et des conditions de vie toujours plus difficiles, les motifs de mécontentement s'accumulent.
Une étude récente de Panorabanques, comparateur de banques en France, illustre ces tensions financières : 43 % des Français se retrouvent à découvert au moins une fois par an, tandis que près d'un sur cinq connaît cette situation chaque mois. "La France connaît un mouvement assez inédit", souligne Pierre Tilly. "À l'exception de Mai 68, on assiste à une mobilisation différente sur le plan sociologique de ce qu'il se faisait auparavant. Ici, il y a une coalition très hétéroclite, composée de travailleurs issus de secteurs très variés, et non plus seulement du secteur marchand comme c'était davantage le cas avant. A cela s'ajoutent les étudiants," rajoute-t-il.
Les manifestations de samedi avaient ainsi pour espoir de créer une "convergence des luttes" de différents groupes allant des "gilets jaunes" aux lycéens en passant par plusieurs corps professionnels, des responsables politiques de gauche et des formations syndicales.
La contestation française fait tache d'huile en Belgique et en Italie
Des pleins à plus de 100 euros, deux heures de cours supplémentaires pour les enseignants du secondaire supérieur ou encore des abonnements LeTec près de 30 fois plus chers : les motifs de mécontentement s'empilent dans le pays. C'est donc dans le sillage de la mobilisation contre "la vie chère" organisée en France et des manifestations qui agitent le pays depuis fin septembre, que des centaines de personnes sont à leur tour descendues dans les rues de Bruxelles et de Liège, samedi passé : " Il y a souvent eu des phénomènes de contagion entre les mouvements sociaux en Europe. Si, en Belgique, l'influence venait souvent d'Allemagne, la France a également servi de source d'inspiration à plusieurs reprises", souligne l'historien. En témoigne l'épisode des gilets jaunes, né en France en 2018, qui avait également suscité des mobilisations en Belgique.
Et cette contagion est d'autant plus visible en Italie, où des étudiants sont allés jusqu'à reprendre des slogans directement inspirés de la mobilisation française, à l'image de "Facciamo come in Francia", autrement dit "Faisons comme en France". Sur le fond aussi, les revendications rejoignent celles exprimées chez leur voisin français : défense du pouvoir d'achat, hausse des salaires et dénonciation du coût des carburants :" Cela fait trente ans que les revenus des travailleurs italiens ne progressent plus. Une question qui concerne non seulement les bas salaires, mais aussi la classe moyenne supérieure, celle sur laquelle pèse l'essentiel de la charge fiscale qui soutient notre État-providence", indique Andrea Garnero, économiste à l'OCDE sur son site internet.
Le Portugal et l'Espagne face à la crise du logement
En Espagne, la contestation a pris racine bien avant le week-end du 17 octobre, portée par une crise du logement qui ne cesse de s'aggraver. Entre 2015 et 2024, les prix de l'immobilier ont bondi de plus de 60 %, selon les données d'Eurostat. Mais c'est surtout l'expulsion de MariCarmen, une Madrilène de 87 ans, fin septembre, conjuguée au rejet par le Parlement espagnol de deux textes destinés à renforcer la protection des locataires, qui a mis le feu aux poudres. Le 3 octobre, entre 70 000 et 500 000 personnes, selon les estimations, ont ainsi envahi les rues de Madrid, unis derrière une banderole : "Vers la grève générale".
La colère espagnole a également franchi la frontière portugaise, où la crise du logement atteint des proportions encore plus préoccupantes. Sur la même période étudiée par Eurostat, les prix de l'immobilier y ont progressé deux fois plus qu'en Espagne. Les loyers ne sont pas en reste : ils ont grimpé de 10,2 % en un an, selon l'Institut national de la statistique portugais (INE).
Face à cette flambée, Lisbonne a été le théâtre d'une importante mobilisation ce mardi 20 octobre. Pancartes brandies, les manifestants ont fait entendre leur exaspération à travers des slogans sans équivoque : "Lisbonne n'est pas à vendre" ou encore "On m'a obligé à sortir dans la rue pour crier ! " : "Au Portugal, l'arrivée d'expatriés ces dernières années, disposant d'un pouvoir d'achat supérieur à celui des habitants, a contribué à faire grimper les loyers. Capables de payer des sommes plus élevées, ils tirent les prix vers le haut et rendent le logement moins accessible à la population locale", explique Barbara De Cock, spécialiste des discours politiques hispaniques à l'UCLouvain.
En Espagne, c'est notamment l'essor des locations touristiques qui accentue la pression sur le marché immobilier. À Barcelone ou à Madrid, certains propriétaires peuvent privilégier la location de leur bien sur Airbnb, à des tarifs pouvant atteindre 1 000 euros la semaine, plutôt que de le louer à l'année. Une pratique qui réduit le nombre de logements disponibles pour les habitants et contribue à la hausse des prix.
En Albanie, la révolution des flamants roses donnent des ailes
Le 23 mai dernier, le village de Zvërnec, près de la lagune de Narta en Albanie, devenait le théâtre d'une première manifestation antigouvernementale. Au cœur de la colère : un projet de complexe touristique de luxe associé à Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump, dans une zone naturelle protégée du littoral albanais. Les défenseurs de l'environnement ont rapidement tiré la sonnette d'alarme, alertant sur les menaces que ce projet ferait peser sur les habitats des flamants roses.
Mais la contestation ne tarde pas à déborder du seul cadre environnemental.Le projet cristallise un mécontentement plus profond à l'égard du Premier ministre albanais, Edi Rama, que de nombreux citoyens accusent de favoriser la corruption, l'influence des oligarques et la privatisation progressive des biens publics : " Dans les pays des Balkans occidentaux, la corruption reste un problème majeur. C'est d'autant plus vrai en Albanie, explique Jean-Michel De Waele, spécialiste des questions balkaniques à l'ULB. Selon lui, cette corruption serait notamment alimentée par l'argent issu de la criminalité organisée, qui profiterait aux proches collaborateurs du Premier ministre. "Il est donc difficile de croire qu'Edi Rama qui exerce une telle influence sur les médias et sur la société puisse ne pas être impliqué également," conclut-il.
En 2023 déjà, 38 % des Albanais estimaient que leur pays était le plus corrompu des Balkans occidentaux, selon le Baromètre des Balkans du Conseil de coopération régionale.
