PORTRAITS | "The Squad": la jeune génération démocrate qui se cache dans l'ombre de Kamala Harris
Alors que les projecteurs de l'élection présidentielle américaine restent tournés pour l'instant sur Joe Biden et, surtout, Kamala Harris, une nouvelle génération politique qui incarne la diversité démographique des États-Unis se tient, déjà, prête à prendre la relève dans le clan démocrate. Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Rashida Tlaib et Ayanna Pressley sont "The Squad".
- Publié le 11-11-2020 à 07h00

Sans doute plus encore que celle de Joe Biden au poste de 46e président des États-Unis d'Amérique, c'est l'élection de Kamala Harris au poste de vice-présidente qui a retenu l'attention d'une bonne partie des observateurs.
Depuis la Belgique aussi, l'aura médiatique entourant la nouvelle vice-présidente a marqué les esprits. "C'est la première fois que je vois que le second du président est autant mis en lumière, fait ainsi remarquer Alexander Stenhouse, citoyen belgo-américain de Profondeville . C'est rare, voire unique. Sa présence a, sans aucun doute, été déterminante."
Par bien des facettes de son identité, Kamala Harris est perçue comme une pionnière

Et de fait. Une rapide revue de presse suffit en effet à s'en convaincre: si Joe Biden a certes remporté l'élection, c'est la présence Kamala Harris qui intrigue les analystes et déchaîne les passions.
Parce qu'elle est la première femme à accéder à l'une des deux plus hautes fonctions de l'État fédéral; parce qu'elle est la première personnalité originaire d'Asie du Sud à le faire; parce qu'elle n'a été que la deuxième sénatrice noire dans l'histoire du Congrès américain. Par bien des facettes de son identité, Kamala Harris est perçue comme une pionnière. Mais l'intéressée prévient: elle sera donc bel et bien la première, "mais pas la dernière".
Succession
De quoi se poser suffisamment tôt la question: qui pourrait lui succéder? Quelles femmes parmi les acteurs politiques du Congrès des États-Unis pourraient, dans les années à venir, briguer les mêmes ambitions qu'Harris?
Le Congrès, c'est quoi?
Pour rappel, le Congrès des États-Unis est l'institution bicamérale qui représente la branche législative du gouvernement fédéral américain. Il se compose du Sénat - chambre haute elle-même composée de 100 sénateurs - et de la Chambre des représentants - chambre basse composée de 435 députés.
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"The Squad": quatre femmes issues des minorités et qui incarnent l'aile gauche et progressiste du parti démocrate
Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Rashida Tlaib et Ayanna Pressley composent "The Squad".
Ces quatre membres du Congrès ont bousculé ces derniers mois les débats de la Chambre, affichant fièrement leur sexe, leurs origines, leurs combats. De quoi chatouiller le conservatisme ambient d'une large part de l'institution et rempiler toutes les quatre pour un nouveau mandat.

Leurs points communs? Outre le fait qu'elles appartiennent à l'aile gauche du parti démocrate et qu'elles ont toutes remporté leur premier scrutin fédéral lors des législatives de 2018, elles sont toutes les quatre des femmes de couleurs issues de minorités, représentant ainsi la diversité démographique des États-Unis, et n'ont pas encore atteint la cinquantaine - là où la moyenne d'âge du Congrès dépasse allègrement les 50 ans.
Incarnant la nouvelle génération politique tant au sein de leur parti que sur la scène fédérale, "The Squad" s'est retrouvée rapidement confrontée aux ires d'une partie de leurs opposants politiques, parmi lesquels le président sortant. Dénonçant leur position qualifiée de "gauche radicale", Donald Trump avait suggéré à ces quatre femmes "qui haïssent l'Amérique" de "retourner" dans leurs pays d'origine "infestés par la criminalité".
1."AOC", la benjamine du Congrès
"The Squad" est en réalité le surnom affiché en 2018 par la plus jeune des quatre, Alexandria Ocasio-Cortez, dans un post Instagram dévoilant une photo prise lors d'un événement au cours duquel les quatre jeunes femmes s'étaient exprimées.

Bombardée sur le devant de la scène dans l'État de New York lors des législatives de novembre 2018, Alexandria Ocasio-Cortez, surnommée "AOC", a rapidement crevé l'écran. Benjamine (31 ans depuis le 13 octobre) du Congrès, née d'un père new yorkais et d'une mère portoricaine, cette étoile montante du parti démocrate n'a pas tardé à montrer sa fougue lors des meetings et à imposer son style au sein de l'assemblée.
"Les esprits et les dirigeants faibles remettent en question notre attachement à notre pays au lieu de débattre de politique avec nous, avait-elle flingué Trump en juillet de l'année dernière, tandis que celui-ci les attaquait personnellement dans une salve de tweets assassins. Ce président ne sait pas comment argumenter face aux Américains qui ne bénéficient pas de soins de santé. Il ne sait pas comment défendre ses politiques. Donc ce qu'il fait c'est qu'il nous attaque personnellement."
"On a du mal à croire à quel point elle a changé la politique en Amérique", avait d'ailleurs déclaré Bernie Sanders lors d'un meeting de campagne à l'occasion de la primaire démocrate.
On a du mal à croire à quel point elle a changé la politique en Amérique.
Au sein même de son propre camp, la jeune femme incarne le renouveau. Et elle n'hésite jamais un instant lorsqu'il s'agit de rénover, à sa façon, l'image d'un parti au visage parfois vieillissant.
Sur le terrain des idées, elle défend des politiques progressistes notamment en matière d'assurance maladie, de garantie d'emploi et de libre accès à l'enseignement universitaire. Ces derniers mois, elle a appelé les Américains à opter pour le Green New Deal, nom donné à des projets d'investissement visant à répondre aux grands enjeux environnementaux et climatiques tout en promouvant davantage de justice sociale.

Toutefois, celle qui se revendique ouvertement comme "socialiste démocrate" doit faire face à une opposition très forte de la part des républicains, voire de certains démocrates.

2.Ilhan Omar, ou l'exemple d'une intégration réussie

Autre figure de plus en plus présente dans les médias outre-Atlantique, Ilhan Omar est la première femme noire musulmane et la première femme voilée élue au Congrès. Originaire de Somalie, elle y représente l'État du Minnesota.
C'est toutefois bien malgré elle que son visage fut véritablement découvert en dehors des frontières américaines, en mars de l'année dernière. Attaquée par Donald Trump - encore lui -, la jeune femme de 38 ans (depuis le 4 octobre) et dont les propos avaient été associés par le président aux images des attentats du 11 septembre avait suscité une vive émotion auprès des plus fervents patriotes en déclarant sa flamme pour son pays d'adoption: "Personne – peu importe à quel point il est corrompu, incompétent ou vicieux – ne peut menacer mon amour inconditionnel pour l'Amérique."
Personne – peu importe à quel point il est corrompu, incompétent ou vicieux – ne peut menacer mon amour inconditionnel pour l'Amérique.
Née à Mogadiscio (Somalie), Ilhan Omar se pose en effet comme le parfait exemple d'une intégration réussie. Arrivée sur le sol américain à l'âge de 12 ans, la jeune femme est depuis diplômée en science politique et relations internationales.
"C'est important que je sois une femme. C'est important que je sois une femme somali-américaine. C'est important que je sois musulmane et une femme immigrée", confiait-elle au journal The Nation en novembre 2016.

Depuis son élection de novembre 2018, elle défend également le projet d'assurance maladie universelle, milite notamment pour une réforme de la justice pénale, pour la défense de l'environnement, ainsi que pour la gratuité de l'éducation. Elle s'implique en outre dans le projet de Green New Deal (lire ci-dessus).
Tout comme "AOC", son programme politique est souvent qualifié de "communiste" par ses adversaires, tandis que certaines positions vis-à-vis de la politique fédérale pro-israélienne agacent l'aile droite du parti, l'obligeant même à présenter des excuses publiques en février de l'année dernière, à la suite de propos jugés antisémites.

3.Rashida Tlaib, celle qui a appelé à destituer Trump

Originaire de Detroit, Rashida Tlaib est née de parents immigrés palestiniens. Élue elle aussi lors du scrutin de 2018 dans un fief démocrate du Michigan, la représentante âgée aujourd'hui de 44 ans (depuis le 24 juillet) avait marqué le début de son premier mandat en s'affichant ouvertement - et virulemment - en opposition au président républicain Donald Trump.
"Nous allons destituer ce fils de pute", avait-elle lancé à ses partisans dans une vidéo filmée lors d'une soirée de célébration, quelques heures seulement après sa prestation de serment.
Il faut dire que l'élue démocrate avait fait de la destitution de Donald Trump l'un de ses arguments de campagne. Et si la Chambre a bel et bien voté la mise en accusation du président, le Sénat l'avait au final acquitté.

Une position qui divise le camp démocrate
Outre sa farouche opposition à Trump, elle est considérée comme une ardente partisane de la couverture santé universelle, d'un relèvement du salaire minimum, ainsi que de la suppression de l'agence américaine du contrôle des frontières. Elle est également partisane du Green New Deal (lire ci-dessus).
Première femme musulmane élue au Congrès des États-Unis aux côtés de Ilhan Omar en 2018, Rashida Tlaib divise toutefois l'électorat démocrate. Investie dans le mouvement pro-palestinien BDS (Boycott, Divestment, Sanctions), Tlaib, à l'instar d'Omar, n'est pas perçue d'un bon œil par l'aile droite du parti, composée notamment des juifs libéraux.

4.Ayanna Pressley, la moins "radicale"

Première femme afro-américaine élue au conseil municipal de Boston (en 2009), elle est aussi la première originaire de ce groupe ethnique à représenter l'État du Massachusetts au sein du Congrès après les législatives remportées de 2018. À cette occasion, elle attire sur elle l'attention médiatique du pays en renversant son opposant - lui aussi démocrate - Mike Capuano, élu pourtant dix fois consécutivement.
Membre de la tendance progressiste du parti, elle se détache toutefois davantage des trois autres membres de "The Squad", en adoptant sur certains points une position plutôt conservatrice.
Une personnalité qui rassemble
Mais la représente de 46 ans (depuis le 3 février) affiche tout de même de nombreuses idées sensiblement identiques à celles de ses "sœurs": elle défend par exemple le projet d'assurance santé universel, l'abolition de l'agence d'État chargée d'arrêter les immigrés illégaux ou encore l'élévation du salaire minimum.
"Un autre monde est possible, assurait-elle encore lors d'un récent meeting en août dernier. Oui, il est possible de légiférer la justice et la responsabilité, de placer les gens au-dessus du profit, la joie au-dessus le drame, la paix au-dessus de la peur. Oui, il est possible de voter des budgets qui prennent en compte les " Black Lives ". "

Dans un pays où l'électorat préfère bien souvent un candidat rassembleur - quitte à se sentir moins en phase avec le programme proposé - qu'un candidat qui divise - on l'a encore vu avec le choix opéré durant la primaire du parti pour Joe Biden au détriment de Bernie Sanders -, la personnalité d'Ayanna Pressley pourrait tout autant, si pas davantage que les trois autres, marquer de son empreinte les instances du parti démocrate dans les années à venir.

Et la suite?
Portées par le récent mouvement Black Lives Matter et réélues ce 3 novembre à la Chambre des représentants du Congrès des États-Unis, les quatre membres de "The Squad" poursuivront donc à Washington leur combat en faveur des "petites gens" et, notamment, des minorités.
De nouveaux "membres"
Mais le mouvement ne s'arrête pas à la question de genre. D'autant que, avec les résultats issus des législatives du 3 novembre, ses rangs viennent de se renforcer.

Si Cori Bush, première femme noir représentant le Missouri et autre figure féminine montante de l'aile gauche du parti, vient de remporter un siège au sein du Congrès, Jamaal Bowman (État de New York), ainsi que l'Afro-latino Ritchie Torres et l'Afro-américain Mondaire Jones , ouvertement gays et élus dans l'État de New York, ont été eux aussi portés par les voix des minorités pour valider leur siège à la Chambre des représentants du Congrès des États-Unis, où ils viendront gonfler les rangs de "The Squad".
De quoi permettre au mouvement d'incarner désormais plus largement encore l'aile gauche progressiste et issu des minorités au sein de la nouvelle génération du parti démocrate.
Nécessaire mutation
Mais peut-on réellement envisager que l'une de ces personnalités brigue prochainement le poste présidentiel sous la bannière du parti démocrate?
Si Joe Biden a annoncé qu'il ne ferait qu'un seul mandat, Kamala Harris pourrait donc devenir dans quatre ans la figure de proue du parti, portée (ou challengée?) par d'autres élu(e)s issu(e)s des minorités.

Parmi les personnalités plus souvent citées, on retrouve Alexandria Ocasio-Cortez. Mais la jeune femme devra sans doute encore un peu patienter. "Elle s'affiche comme socialiste. Et l'anglais ne fait aucune différence entre " socialiste " et " communiste ", notait en avril de l'année dernière Jérôme Jamin, analyste de la politique états-unienne de l'université de Liège. Je doute que l'électorat américain soit mûr pour pareille mutation."
Et pourtant, cette mutation semble, pour certains du moins, avoir commencé...