Jean-Marie Kajdanski, soleils glanés
Son nouveau recueil de poésie offre des "Plukins d'solèl", ces petits riens qui émaillent le cycle des saisons et de la vie courante.
- Publié le 02-11-2020 à 06h00

En français et en picard, Jean-Marie Kajdanski écrit des fragments d'existence, le plus souvent cueillis dans son environnement direct. Amoureux des paysages des bords d'Escaut, qu'il a déjà célébrés à travers livres et collaborations à des revues, il va au plus près des éclats de lumière dont il saisit le secret.
Un recueil bilingue
"Des souvenirs reviennent doucement, dans le désordre, ils touchent la surface des jours, confie l'auteur. Je les apprivoise, ils s'enrichissent du présent, le croisent, le complètent." C'est l'automne qui a le premier mot, dans cette suite poétique qui fait la part belle au passage du temps. "Tés piéds d'dins lés labeûrs/èl camp i bérdache." "Tes pieds dans les labours/le champ piétine."
Puis, vient l'hiver qui "à pierre fendre/hurle avec les loups", et "in va rire as larmes/canter chufler/keûrir dés quate piéds."
Jean-Marie Kajdanski souligne la puissance du renouveau, quand le cycle de la vie appelle à d'autres naissances, aux gestes toujours réinventés. Au lecteur de se construire des images au départ des textes sobres, qui vont à l'essentiel: " les moineaux en déroute/sont chagrinés/tremblent de devenir/passereaux des villes" "lés piérots épeutés/i s'font in sang come èd l'inke/i tran. n'tè èd dévenir/mouchons dés viles". Traduire un poème, pour l'auteur qui écrit dans deux langues, signifie rester fidèle à un instant vécu, en picard comme en français. C'est tout l'intérêt d'un recueil accessible aux lecteurs qui découvrent le picard ou s'en remémorent la portée, comme à ceux dont la poésie éclaire les sentiers. Tous seront ravis de partager sagesse et émerveillement, qui éclosent suite à une patiente observation des éléments, de la faune et de la flore: " in n'a nié pus d'ègzistince/qu'èl goute d'iô/ké. ûe d'dins l'tinète" "nous n'avons pas plus d'existence/que la goutte de pluie/tombée dans le baquet".
Parfois proche du haïku, la poésie de Jean-Marie Kajdanski tient du constat. Elle est le fruit d'un regard tantôt serein, tantôt inquiet, toujours tendu vers l'éclat de lune, le rayon fugueur. Elle appelle à la vie plus dense, tournée vers de petits bonheurs tangibles. Pour le poète, toucher des yeux, c'est accorder à tous les sens une importance salutaire: " èt' demeûres tout paf/pa d'vant l'cèrijer in fleûr…". Attentif à l'écologie, l'écrivain invite chacun à une démarche collective: " faut trimer/faut désengorger/tirer ensemble le loup par la cheminée". La parole appartient à la nature, c'est elle qui trace l'itinéraire: " v'nir ô monde/ès ' norir èd bérbélètes/èd mile pétits riés" "renaître infiniment/ramasser dans le champ/des paillettes de soleil/in fêre in guérnier".
Des aquarelles du peintre Roger Dudant (1929 - 2008) illustrent ce recueil particulièrement dense et heureux, qui bénéficie d'un travail d'édition très soigné.
"Plukins d'solèl" "Paillettes de soleil", éditions MicRomania, Charleroi, 13€.
