Pourquoi, 25 ans après, «C’est arrivé près de chez vous» est toujours aussi culte

En mai 1992, nous étions à Cannes avec l’équipe de «C’est arrivé près de chez vous». En trois jours, nous avons vu un trio d’inconnus devenir célèbres. «Un tueur namurois fait vibrer la Croisette» titra même notre journal en une! 25 ans après, le culte du film est resté vivace. Et cela pour plusieurs raisons…

Pourquoi, 25 ans après, «C’est arrivé près de chez vous» est toujours aussi culte
©André Bonzel, Remy Belvaux et Benoît Poelvoorde posant joyeusement pour L’Avenir sur une plage de Cannes, en 1992. Arrivés inconnus, ils allaient devenir célèbres en quelque jours.
Xavier Diskeuve

1. Parce qu’il a été fait en dehors des normes du cinéma belge subsidié

Au départ, en effet, c'est un film «de potes». Précisons: de potes dont certains faisaient des études de cinéma (à l'INSAS notamment) et avec l'ambition de bien faire, et après avoir commis déjà d'un galop d'essai avec le court «Pas de C4 pour Daniel-Daniel» (1987). Mais cette histoire de tueur en série déjanté qui pérore sur l'architecture des banlieues ou récite des poèmes sur les pigeons, ils la tournent de façon totalement libre, sans subside, en autoproduction (à l'enseigne des «Artistes Anonymes»), et en équipe légère, à la façon d'un «Strip-Tease», l'émission qu'ils veulent en fait pasticher.

Ils n’ont à aucun moment emprunté de la filière traditionnelle de l’Aide au cinéma en la Fédération Wallonie-Bruxelles (laquelle fête ses 50 ans cette année). S’ils l’avaient tentée d’ailleurs, avec une histoire aussi trash et un humour aussi provocant (on tue allègrement des petits vieux et même des enfants), ils auraient probablement été jugés irrecevables et remballés.

Ils tournent donc à leur rythme par période, dès la fin des années 80. Dès qu’ils ont un peu d’argent pour payer la pellicule (du 16 mm). Ils empruntent des sous à leur famille, font jouer leurs amis mais aussi leurs parents, leurs oncles ou leurs grands-parents dans leur propre rôle (à qui ils prennent bien soin de ne pas trop détailler l’histoire). Aujourd’hui, on imagine qu’ils auraient sans doute lancé un «crowfunding»!

 Jacqueline Poelvoorde et son fiston, dans la légendaire épicerie qui sert aussi de décor au film. Une maman qu’on peut toujours croiser «bon pied bon œil» dans les rues de Namur.
Jacqueline Poelvoorde et son fiston, dans la légendaire épicerie qui sert aussi de décor au film. Une maman qu’on peut toujours croiser «bon pied bon œil» dans les rues de Namur.

Mais le film possède un atout exceptionnel sous la forme d’un acteur principal totalement inconnu: un certain Benoît Poelvoorde, obscur graphiste à la Province de Namur, connu surtout comme étant l’un des fils de Jacqueline, une flamboyante épicière qui a pignon sur rue dans le quartier des «facs» et est connue de tous les étudiants namurois.

Benoît a une gueule, une gouaille et d'évidents talents de comédien. Il crève l'écran. Mais s'il a fait un peu de théâtre amateur, il ne semble pas assumer sa vocation et se préfère en dessinateur. Passer un casting? «Ah non, ça jamais! », nous dit-il un jour. Après «C'est arrivé près de chez vous», de fait, il ne devra plus jamais postuler un rôle!

2. Parce que dès qu’il est arrivé à Cannes, le film a explosé!

Réalisé quasiment dans la clandestinité, «C'est arrivé près de chez vous» va pourtant se retrouver à Cannes. Comment? Parce qu'un «espion belge» du directeur de la Semaine de la Critique (la section cannoise centrée sur les premiers films, et donc très à l'affût des nouveaux talents) a signalé à ce dernier qu'un truc « bizarre mais intéressant» était en cours de finition à Bruxelles.

L’intéressé se déplace donc et visionne le film, encore inachevé sur le banc de montage. Il n’hésite pas un instant à le sélectionner.

Avant le festival toutefois (prévu du 7 au 18 mai), aucune projection n’est organisée en Belgique. Il n’y a d’ailleurs aucun distributeur sur le coup, et aucun journaliste belge ne l’a vu.

 La scène d’anthologie des «briques rouges, couleur de la violence», tournée au quartier des Balances à Namur.
La scène d’anthologie des «briques rouges, couleur de la violence», tournée au quartier des Balances à Namur.

Par contre, le film est montré à la presse à Paris, trois jours avant le début des festivités cannoises. Et donc lorsque Poelvoorde, Bonzel, Belvaux et compagnie débarquent sur place, escortés d'une tribu de copains, le tam tam français a déjà fonctionné. Au bureau de la Semaine de la critique, les demandes d'interviews affluent déjà. Tout le monde veut rencontrer ceux que Libération appellera dans son article « les Pieds Nickelés» du cinéma belge.

L'affaire prend vite de l'ampleur, et 12 mai, L'Avenir est le premier quotidien belge à faire sa manchette sur ce « tueur namurois qui fait vibrer la Croisette ».

Tout le monde veut voir le film sur place, sauf qu’il est programmé dans une salle trop petite. Un soir, ça frise l’émeute, 300 personnes se disputent 150 sièges. Quoi de mieux pour amplifier «le buzz».

Cette année-là, à Cannes, c'est « Basic instinct» qui fait l'ouverture, transformant Sharon Stone en sex-bomb planétaire. Mais 25 ans après, on a complètement oublié qui avait reçu la palme d'or («Les meilleures intentions» du Danois Bille August) et on se souvient surtout de deux « diamants noirs» projetés dans des sections parallèles: «Réservoir dogs », premier film d'un jeune américain frondeur dénommé Quentin Tarantino et… «C'est arrivé près de chez vous» qui rentrera au pays auréolé de trois prix dont le prestigieux prix de la Semaine de la Critique.

 La manchette de L’Avenir (Vers l’Avenir à l’époque) du 12 mai 1992. La première consacrée au phénomène, quelques jours après le début du festival.
La manchette de L’Avenir (Vers l’Avenir à l’époque) du 12 mai 1992. La première consacrée au phénomène, quelques jours après le début du festival.

3. Parce que 25 ans après, le «culte» est demeuré vivace

25 ans après sa sortie, «C'est arrivé près de chez vous» reste un film phénomène! C'est comme s'il était sorti hier.

D'abord parce que ceux qui étaient jeunes à l'époque de sa sortie ont adhéré à l'humour trash et cynique du film, un mix du pittoresque belge hérité de l'émission «Strip-Tease », et de la violence parodique d'une bande dessinée comme «Torpedo », souvent citée par les auteurs.

 La BD espagnole «Torpedo», une source d’inspiration avouée des auteurs du film
La BD espagnole «Torpedo», une source d’inspiration avouée des auteurs du film

Des années plus tard, les fans du film en récitent encore les répliques ou les tirades. Qui n'a crié un jour « Reviens gamin! C'était pour rire!». En France, des clubs «C'est arrivé près de chez vous » s'étaient créés, dont les membres se rejouaient à l'infini les scènes et les répliques. Et le cocktail dit du «Petit Gregory» est encore dans toutes les mémoires!

Mais à Cannes et ailleurs, le film a séduit aussi le public «intello» qui y a vu une audacieuse critique des dérives de la télé voyeuriste (et à l’époque, la téléréalité n’avait même pas encore vraiment démarré).

À Cannes, le trio fut d'ailleurs convié à la garden-party des très sérieux « Cahiers du cinéma ». De grands réalisateurs ne pourront cacher leur admiration pour le brûlot namurois. Bertrand Blier (« les Valseuses», «Buffet froid»), grand maître de la provocation sulfureuse, s'avouera même «battu sur son propre terrain» et nous dira n'avoir eu qu'une seule envie à la sortie du film: « se remettre au travail».

« C'est arrivé près de chez vous» a aussi suscité des vocations. La simplicité de son tournage et son humour dévastateur ont rendu le cinéma soudain plus accessible. Des dizaines de jeunes cinéastes se sont jetés à l'eau grâce à lui, même sans moyens et filmant leurs copains. Aujourd'hui encore, à chaque fois que sort un film en noir et blanc fauché et un peu iconoclaste, l'esprit de «C'est arrivé près de chez vous» est évoqué.

On peut même parler d'un film «souvent imité, jamais égalé», et resté une référence incontournable. Lorsque «Dikkenek » est sorti en 2006 produit par… Luc Besson et devenu «culte» à son tour surtout via sa deuxième vie en DVD), certains en parlaient comme du nouveau «C'est arrivé près de chez vous».

 «Un homme mord un chien», l’affiche du film pour les pays anglo-saxons
«Un homme mord un chien», l’affiche du film pour les pays anglo-saxons

Le film a bien sûr connu une carrière internationale.

En France, l’affiche avec Ben le tueur en action (en réalité, une toile hyperréaliste peinte par l’artiste binchois Pascal Lebrun) fut modifiée, un dentier remplaçant la tétine originelle (pour éviter l’interdiction aux moins de 16 ans).

Dans les pays anglo-saxons, le titre devint «Man bites dog » («un homme mort un chien», autre façon de désigner les faits divers). La scène assez lourde du «viol collectif» fut censurée dans la version destinée aux USA.

4. Parce que par la suite, ses auteurs n’ont plus jamais retravaillé ensemble

Alors que tous les tapis rouges se déroulaient devant eux, bizarrement, l'équipe de «C'est arrivé près de chez vous» ne se réunira plus jamais pour un autre film. Que sont-ils devenus?

Benoît Poelvoorde (53 ans), après quelques années d'hésitation (un court crochet par le one-man-show avec « Modèle déposé» et un autre par la télé avec «Monsieur Manatane»), fera la carrière d'acteur que l'on sait, alternant énormes succès et quelques flops. Il est toujours un acteur hyper-populaire en France, considéré comme un des rares comédiens «bancables» (sur lesquels on peut construire le financement d'un film). Il vit toujours à Namur et donne de temps à autre des interviews-fleuve passionnants et désopilants.

André Bonzel (56 ans), le cadreur et chef opérateur du film, qui était français, portera longtemps un projet de long-métrage («le Marquis noir», dans lequel Poelvoorde devait jouer) mais rien ne semble avoir abouti et rien de notable n'est à signaler le concernant.

Remy Belvaux (frère de Lucas, le réalisateur du récent «Chez nous» et de Bruno, auteur mais aussi patron du Domaine de Chevetogne) a connu un destin tragique, se donnant la mort en 2006 à l'âge de 39 ans. Sans avoir fait de second long-métrage mais ayant développé une enviable carrière de réalisateur de spots publicitaires en France, où il était considéré comme l'un des ténors de la catégorie. En 1998, il avait participé à l'entartage de Bill Gates à Bruxelles, avec la bande à Le Gloupier.

Enfin, le quatrième larron (qui avait choisi de rester dans l'ombre à la sortie du film), Vincent Tavier (54 ans), est devenu assez vite un producteur belge parmi les plus actifs et originaux. À son palmarès, des films OVNI tels «Aaltra» de Delépine et Kervern; «Calvaire» de Fabrice du Welz et la série de «Panique au village» de Patar & Aubier, version courte et longue.

 Poelvoorde, Bonzel et Remy Belvaux devant la mythique épicerie Stimart, rue Grafé à Namur, où a grandi le premier nommé et que tenaient sa mère et sa grand-mère.
Poelvoorde, Bonzel et Remy Belvaux devant la mythique épicerie Stimart, rue Grafé à Namur, où a grandi le premier nommé et que tenaient sa mère et sa grand-mère.