"Bande-son pour un coup d'État" sur Arte : jazz, CIA et trahison au Congo

Entre colère politique et souffle musical, ce documentaire diffusé sur Arte revient sur les espoirs déçus de la décolonisation et leur écho dans le jazz.

La Rédaction de l'Avenir
Docu Bande-son pour un coup d'Etat
Alors que le Congo arrachait son indépendance à la Belgique, la musique a été utilisée pour détourner l'attention de ce qui se passait réellement dans le pays. © Archiv Robert Lebeck

New York, février 1961. Une soixantaine d'activistes interrompent, aux cris d'"assassins !", "meneurs d'esclaves !", "enfoirés racistes !", une séance du Conseil de sécurité de l'ONU.

Aux côtés de la chanteuse Abbey Lincoln, de l'écrivaine Maya Angelou, du batteur Max Roach, ils crient leur révolte devant l'assassinat arbitraire de Patrice Lumumba. Petit retour quelques mois en arrière : alors que ce jeune leader congolais a arraché à la Belgique l'indépendance de son pays, proclamée le 30 juin 1960, les Nations unies, elles, tanguent face à un afflux de nouveaux membres – seize pays africains, fraîchement décolonisés et décidés à se faire entendre. L'équilibre des votes, traditionnellement en faveur des pays occidentaux, menace de basculer.

Les États-Unis et la Belgique craignent aussi de voir le sous-sol congolais, qui regorge de minerais stratégiques, tomber aux mains des Africains ou, pire en ces temps de guerre froide, dans celles de la Russie de Nikita Khrouchtchev. Quelques mois avant le meurtre de Lumumba, le gouvernement d'Eisenhower a "pris commande" de la tournée africaine d'un de ses meilleurs "ambassadeurs du jazz", Louis Armstrong. Celui-ci ignore que sa venue triomphale a pour but de détourner l'attention du coup d'État qui se déroule au Congo, fomenté par la Belgique et la CIA alors que l'ONU ferme les yeux.

Indépendance volée

Multirécompensé, nommé aux Oscars, ce documentaire renferme son propos rageur dans un magnétique écrin visuel et sonore.

S'affranchissant de la chronologie, le film opte pour la libre association d'idées et raconte la poignée d'années effervescentes qui virent les anciens pays colonisés s'affirmer et se rapprocher, espoir d'un nouvel ordre mondial vite douché par le cynisme occidental et les barbouzeries de la CIA.

Cœur battant du film, la bande-son, somptueuse, renoue avec l'époque fiévreuse où jazz et politique étaient indissociables. La performance chantée d'Abbey Lincoln, le blues ample de Nina Simone, les fulgurances de Max Roach font écho aux iniquités de leur temps. Instrumentalisé par la CIA, le jazz, par nature libre et protestataire, finit par ruer dans les brancards, comme l'illustrent les volte-face de Louis Armstrong et de Dizzy Gillespie. Ce film a reçu le Grand prix du documentaire musical, Fipadoc 2025.

Arte, 23.20

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