Accusation de fraude? "Personne n'avait imaginé un président comme Trump"
Alors que le dépouillement était toujours en cours, Donald Trump s'est estimé vainqueur des élections américaines et a accusé, sans preuves, le camp adverse de "fraude". Une atteinte aux fondements de l'État de droit?
- Publié le 04-11-2020 à 14h29

Cela faisait vingt ans qu'une telle situation ne s'était plus présentée: hier matin, le nom du (nouveau) président des États-Unis n'était toujours pas connu. Le scrutin, extrêmement serré, se joue maintenant dans plusieurs États clés. Le dépouillement, toujours en cours, n'a cependant pas empêché Donald Trump de s'estimer vainqueur, face au démocrate Joe Biden. "Honnêtement, nous avons gagné l'élection", a-t-il déclaré, depuis les salons de la Maison-Blanche. S'en prenant directement au camp adverse, le milliardaire a accusé les démocrates de "fraude", et de tenter de "voler les élections".
Un tel discours, dans le chef d'un président américain, est pour le moins inhabituel. Une atteinte à l'État de droit et aux fondements de la démocratie? "Ce discours de Trump n'est pas étonnant, dans le sens où c'est un discours qu'il tient depuis longtemps", relève Serge Jaumain, spécialiste des États-Unis et professeur d'histoire contemporaine à l'ULB. Dans son allocution, Donald Trump laisse entendre qu'en raison du vote par correspondance, il faut s'attendre à un certain nombre de fraudes. "Il le dit depuis des semaines, voire des mois. Tout simplement parce qu'il craint ce vote par correspondance, qui serait plutôt favorable aux démocrates."
En outre, le dépouillement du vote par correspondance prend du temps. Or, le candidat républicain juge que, dans un État démocratique, les résultats devraient être connus le jour même de l'élection. "Ce qui n'est pas vraiment le cas aux États-Unis. En général, on peut donner des projections, mais les résultats globaux ne sont pas connus le jour même." Ce qui était néanmoins le cas il y a quatre ans, au moment où le visage du milliardaire américain devenait aussi celui du 45e président de la première puissance mondiale.
Trump flirte avec les limites
Si la critique de Trump vis-à-vis du système de vote américain et du camp démocrate n'est pas étonnante, elle reste néanmoins interpellante. "C'est d'autant plus choquant qu'il s'agit du discours d'un candidat à la Maison-Blanche, mais surtout du président des États-Unis. Ce discours est évidemment inquiétant car Trump menace, d'une certaine manière, lui-même l'organisation et les institutions américaines en tenant un discours qui ne correspond pas ce qu'on attend de la part d'un président."
Le camp démocrate, plus modéré dans ses déclarations, a d'ailleurs rapidement dénoncé des propos "scandaleux" et "sans précédent". Sans précédent, vraiment? "Le cas présidentiel le plus discuté, dans l'histoire récente, fut celui du duel entre George W. Bush et Al Gore, en 2000. Le vote était extrêmement serré. Il y a notamment eu une contestation qui portait sur la Floride, où ça s'est joué dans un mouchoir de poche." Les Américains avaient alors assisté à de vives discussions en vue d'un recomptage des voix.
"Mais il faut reconnaître que ce que nous connaissons aujourd'hui est tout à fait particulier. D'abord parce que Trump est une personnalité que les institutions américaines n'avaient pas anticipée. On peut dire que les pères de la constitution américaine ont organisé les institutions sans s'imaginer qu'une personnalité comme celle de Donald Trump arriverait , un jour, au sommet de l'État." À savoir une figure présidentielle qui flirte avec les limites, et qui utilise à ses fins les interstices des règlements.
"C'est-à-dire que tout ce qui n'est pas formellement interdit, il le fait!" Un exemple? Son exploitation de la Maison-Blanche. " Il a utilisé ce lieu pour y déclarer sa candidature à l'investiture, ce qui ne s'était jamais fait auparavant. Hier, il y a aussi tenu son discours, extrêmement dur et partisan." Donald Trump explore donc, en quelque sorte, les confins de l'État de droit. "S'il tient un discours à la Maison-Blanche, il devrait le faire en tant que président. Ou du moins, en tenant un discours nuancé, ce qui n'est évidemment pas le cas."
