Procès de Dupond-Moretti: "quel aurait été mon intérêt ?", s'énerve le ministre
Eric-Dupond Moretti s'est exprimé à la barre ce mardi 7 novembre 2023.
- Publié le 07-11-2023 à 16h19

A la barre, Eric Dupond-Moretti demande mardi aux juges d'"imaginer" ce qui lui "tombe dessus" quand il est nommé ministre de la Justice en juillet 2020. Alors à l'époque, avec tout ça, martèle-t-il, ses anciennes brouilles avec des magistrats, il s'"en fout".
Quand il est "choisi", à la surprise générale cet été-là, "c'est évidemment un grand bouleversement", raconte au début de son interrogatoire le garde des Sceaux devant la Cour de Justice de la République (CJR) qui le juge depuis lundi pour "prise illégale d'intérêts".
Déjà, celui qui est sans doute à l'époque l'avocat le plus connu de France va devoir s'"acheter des cravates". Et puis il faudra découvrir "un monde totalement étranger", composer un cabinet, comprendre une administration "complexe". Et policer son langage, notoirement "fleuri".
"Essayez de vous mettre à ma place et d'imaginer un instant ce qui me tombe dessus", supplie presque le ministre de 62 ans, en costume sombre. "Pardon de le dire ainsi", finit-il par s'exaspérer. "J'ai un but, c'est de réussir mon ministère. Le reste je m'en fous".
"Ce truc-là, ce machin, il m'est tombé dessus, pas parce que je l'ai voulu. J'en ai hérité parce qu'il avait été initié par ma prédécesseure", Nicole Belloubet, dit-il. Ce "machin" dont il parle, ce sont des enquêtes administratives qu'il a lancées en tant que ministre de la Justice à l'encontre de quatre magistrats: l'ex-juge d'instruction Edouard Levrault et trois magistrats du Parquet national financier (PNF), dont son ancienne cheffe Eliane Houlette.
Ce, alors qu'il avait eu des différends avec eux quand il était avocat. C'est ce qui lui vaut ce procès inédit pour "prise illégale d'intérêts" - une première pour un ministre de la Justice en exercice.
"Mal conseillé ?"
"C'est derrière moi", "mon ancienne vie", "le cadet de mes soucis, j'ai mille, mille choses à faire", martèle aussi l'ex-avocat vedette aux 36 ans de barreau.
Et puis, "quel aurait été mon intérêt, il faudra quand même qu'on m'explique ?", proteste le ministre, alors que le président Dominique Pauthe lui demande plusieurs fois si vraiment, il n'a pas vu venir le potentiel conflit d'intérêt.
"Avez-vous le sentiment d'avoir été mal conseillé ?", demande le juge parlementaire Louis Vogel (sénateur LR). "Je ne vais pas me défausser sur des gens qui ont été loyaux, de bonne foi et qui ont beaucoup travaillé", répond le ministre - tout en répétant cependant qu'il n'a fait que suivre les "recommandations" de ses services.
"Jamais je n'ai demandé à mon administration d'accélérer ou de pousser une procédure, jamais", jure-t-il. Et "personne ne m'a dit +conflit d'intérêt+. Personne".
"Très grave"
Parole au procureur général près la Cour de cassation, Rémy Heitz. Lui et le ministre ont plutôt l'habitude de se croiser lors de rencontres institutionnelle mais ici, autre spécificité de ce procès inédit, le haut-magistrat porte l'accusation.
M. Heitz s'étonne du choix d'ouvrir des enquêtes administratives contre les magistrats du PNF alors que le rapport d'inspection commandé par sa prédécesseure Nicole Belloubet donnait "19 recommandations" pour améliorer le "jeune parquet" qu'était le PNF, mais "aucune" dans le domaine du disciplinaire.
Le ministre élude, s'exaspère, commence à se déployer autour du pupitre, claque les micros en s'éloignant de quelques pas à la fin de ses punchlines... "Tout le monde a raison sauf moi là dedans !", "trop c'est trop", "lunaire, tout à fait extraordinaire !".
Au deuxième avocat général Philippe Lagauche, il lance "ça vous arracherait la bouche de m'appeler M. le ministre ?".
M. Dupond-Moretti rappelle qu'il encourt cinq ans d'emprisonnement. Et mime le commentaire de sa propre affaire: "c'est pas rien ce qu'il a fait le garde des Sceaux... très grave". Avant de lâcher, comme dépité. "Il a fait ce qu'il a pu, le garde des Sceaux, dans une période où il ne maîtrisait pas les choses. C'est compliqué pour moi de dire ça mais c'est la réalité, et la seule réalité".
Pas ému, le procureur général demande si, puisqu'il débutait dans le métier, il n'aurait pas dû être à "la prudence" plutôt "qu'à l'action". Surtout quand les syndicats de magistrats avaient alerté "d'emblée" d'un risque de "situation évidente de conflit d'intérêt", note-t-il.
Le ministre attaque. "Et vous, vous portez l'accusation contre moi alors que (l'ex-cheffe du PNF) Eliane Houlette est une de vos amies intimes, vous pensez pas que vous êtes en conflit d'intérêt ?".
"Collègue, pas amie intime", rectifie Rémy Heitz, mais Eric Dupond-Moretti n'écoute plus, maugréant contre les questions "biaisées" de l'accusation et l'"instrumentalisation" de la procédure.
