La deuxième mort de Guy Spitaels
Guy Spitaels est mort dans la nuit delundi à mardi. Dieu d'un PS et d'une époque révolue,il était déjà tombé en 98, dans le cadre des affaires Agusta-Dassault. Un dossier, énorme, de corruption.
- Publié le 22-08-2012 à 07h00

L'histoire de Spitaels restera, aussi, celle d'un homme frappé de mort subite. À 67ans, le 23décembre 1998, il écope d'une peine de prison de deux ans avec sursis et de cinq ans d'inégibilité pour corruption passive. Rideau. Spitaels ne reviendra plus jamais sur la scène politique.
Cadre de la condamnation: les dossiers Agusta-Dassault, deux sombres affaires de corruption mêlant achat de matériel militaire (hélicoptères et radars) et financement occulte du PS et du SP. Une bombe qui éclate en pleine enquête sur l'assassinat du socialiste André Cools.
48 millions d'argent noir
Le 18juin 91, le ministre d'État et maître de Flémalle est abattu sur le parking d'un immeuble de Cointe. Deux pistes se dégagent: l'une, menée par le juge Jean-Marc Connerotte, concerne un trafic de titres volés. L'autre, instruite par la juge Véronique Ancia, porte notamment sur l'achat d'hélicoptères Agusta pour l'armée belge.
Cette seconde piste n'aboutira à rien dans le volet de l'assassinat. Mais elle met en évidence les faits de corruption. Et l'enquête va permettre d'en connaître la juste mesure: pour le PS, un butin de quelque 49 millions de francs; pour le SP, quelque 100 millions.
Dieu et le Roi-Soleil
À l'époque des faits, Guy Spitaels est en première ligne. La victoire historique du PS en 87, son engagement régional, sa lutte contre les libéraux, sa dureté envers le communautarisme ont fait de lui un président de parti tout puissant. Il incarne le PS, il est le PS.
Son pouvoir, son élégance, sa distance apparente, sa façon de parler avec lenteur et usage, ses regards méprisants, sa maîtrise ses sentiments ont fait de lui un dieu, à l'instar de François Mitterrand.
Au moment où Spitaels s'autoproclame ministre président wallon, en 1992, on surnomme d'ailleurs "Élysette" le bâtiment abritant le siège de l'exécutif wallon, en bord de Meuse, à Namur.
Levées d'immunité parlementaire
La juge Ancia n'est pas impressionnée par celui qu'on appelle aussi le Roi-Soleil, ou le Sphinx. Fin 1993, elle demande la levée de l'immunité parlementaire de Spitaels, de Guy Coëme (ministre de la Défense au moment des faits) et de Guy Mathot (sénateur au moment des faits).
Un an plus tard, Dieu démissionne de ses fonctions de ministre-président. Il cède la place à Robert Collignon, mais reprend le perchoir du parlement wallon. C'est le début d'une tempête politico-judiciaire sans précédent, qui va durer quatre ans.
Une valise bourrée de millions
La Belgique tombe des nues. Elle apprend que Frank Vandenbroucke, président du SP, a voulu brûler six millions d'argent noir, et que l'ancien ministre socialiste flamand Willy Claes, désigné secrétaire général de l'Otan entre-temps, est mouillé jusqu'au cou dans les affaires.
Il est même question d'une valise bourrée de 20 millions découverte par le député Patrick Moriau, et d'argent placé au Luxembourg, voire dans un grand quotidien flamand.
Spitaels nie
Spitaels dément, garde la même ligne. Jamais le PS "national" n'a touché d'argent dans l'affaire Agusta. Et comme il le précise dans sa biographie signée par Jean-François Furnémont: "le terme "national" ne laisse pas entendre que j'ai des soupçons à l'endroit d'autres socialistes, mais simplement que je ne dispose d'aucune information précise en dehors du niveau de pouvoir qui relevait de ma responsabilité."
Une flèche à l'attention des barons socialistes qui, sur le terrain, dans les provinces et arrondissement, tiennent PS, troupes et trésors de guerre.
Une atmosphère irrespirable
Assassinat de Cools, inculpation du ministre wallon Alain Van der Biest, affaire Agusta-Dassault, affaire Inusop (corruption), affaire de la Smap (millions planqués en Suisse)…
Le PS, qui a phagocyté toutes les administrations, est au centre de tous les maux. Le parti vacille. Son symbole, son Roi Soleil aussi.
En 1997, l'atmosphère, irrespirable, contraint Spitaels a démissionné du perchoir du parlement wallon et de son mayorat d'Ath. En décembre 1998, c'est la condamnation. Sèche, claire et nette.
L'histoire d'une époque
Dix ans après sa victoire historique, l'un des hommes les plus puissants de sa génération, n'est plus. Mort subite. Il ne reviendra donc jamais, au contraire, par exemple, de Coëme (pourtant condamné) ou Mathot (disculpé).
Aujourd'hui, au-delà de la vérité judiciaire, reste une double histoire. Celle d'un intellectuel brillant et ambitieux qui a voulu porter son parti au plus haut niveau. Celle, croisée et intimement mêlée, d'une époqueoù aucun cadre ne précisait le financement des partis, et où aucune aide ne leur était accordée.
