MÉDIAS

Aider les webTV, comme les radios libres il y a 30 ans

Aider les webTV, comme les radios libres il y a 30 ans

Illustration zhu difeng — stock.adobe.com

Une vingtaine de webTV belges sont reconnues par le CSA. L’essor de cette nouvelle forme de média doit être bien négocié pour pérenniser le paysage médiatique qui continue de s’enrichir.

Aujourd’hui, tout le monde peut se lancer dans la production de contenus télévisuels. Le matériel amateur se rapproche de celui des professionnels, et le web offre un canal de diffusion très large et accessible. Les webTV naissent alors à une fréquence de plus en plus rapprochée, ce qui rappelle le phénomène des radios libres dans les années 80. Aujourd’hui, elles sont au nombre de 20 en Fédération Wallonie-Bruxelles.

En 2012 déjà, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel voyait en les webTV et les webradios une promesse d’un paysage médiatique plus riche et plus dégagé: «Utilisables par le plus grand nombre et d’accès facile, ces médias offrent un mode d’expression démocratique par excellence et une occasion unique de développer l’initiative et le pluralisme.»

Pour ne pas brider ces passionnés de télévision qui se lançaient sur le web, le CSA a opté pour une stratégie de régulation graduée pour ces médias naissants, afin d’assurer la protection du public tout en préservant ces projets de contraintes trop lourdes et décourageantes.

Cinq ans plus tard, à l’occasion du rapport de contrôle de l’exercice 2016, dont 13 webTV font l’objet, le régulateur met le développement de ces plateformes web en perspective. La recherche d’un modèle économique viable, l’enjeu des relations avec les géants du Web (YouTube, Facebook, Twitter…), les interactions avec l’audiovisuel traditionnel… On fait le point avec Noël Theben, responsable de l’unité télévisions au CSA, qui a cosigné le bilan «Services sur plateformes internet, WebTV et chaînes YouTube».

Pour la reconnaissance d’un média à part entière

«Le bénévolat, c’est très bien, mais…»

Noël Theben, qu’est-ce qu’une webTV, et comment la différencier d’une chaîne YouTube?

Une webTV part de la même intention qu’une chaîne YouTube: produire du contenu et le mettre à disposition du plus grand nombre sur internet. Ce qui change, c’est le canal de distribution. Une webTV gère sa propre plateforme et, éventuellement, commercialiser elle-même ses vidéos. En d’autres termes, elle est l’éditeur et le distributeur de ses contenus. À l’inverse, l’éditeur d’une chaîne YouTube a renoncé à la distribution de son travail. Il considère également qu’il s’en sort avec le partage des revenus avec la plateforme qu’il utilise.

Exterioriser la distribution sur ces réseaux est plus facile et attire de plus en plus d’acteurs.

Ce service que proposent YouTube ou Facebook, par exemple, génère un glissement. Il y a là plein de potentiel, mais ça pose question: où en sera-t-on dans dix ans? Est-ce que tout se fera forcément sur YouTube et Facebook, perdant ainsi une partie des revenus publicitaires au profit de ces géants américains? La diversité est en jeu, le marché local et même européen perdrait de sa valeur. Il doit y avoir une réaction concernée, et une résistance des chaînes publiques.

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Sur YouTube et Facebook, on s’expose à la censure

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Cette résistance a un nom pour la RTBF: Auvio…

La RTBF n’a pas envie de se lancer dans ce partage des revenus publicitaires. Et elle veut aussi rester maîtresse de ses contenus. Il faut savoir que YouTube et Facebook se réservent le droit de censurer. Que ce soit pour une musique et ses droits géographiques, ou une information dont le contenu est sensible et controversé, même si elle est traitée avec justesse.

Mais une webTV n’a pas les moyens de créer une plateforme telle qu’Auvio…

Évidemment. Et pourtant, la plupart de ces webTV remplissent, elles aussi, une mission de service public. Almouatin TV, par exemple, est née parce que son fondateur estimait que la communauté qu’il représente n’était pas assez représentée dans les télés traditionnelles. Sa webTV porte donc leur voix, inaudible par ailleurs. À partir du moment où ces médias remplissent une mission de service public, qui est à peu près la même que celle demandée à la RTBF ou aux télés locales, il devrait y avoir une forme de reconnaissance et un financement structurel qui aide ces petites structures pour qu’elles puissent maintenir ce genre de plateforme et garder la main sur la distribution. Le bénévolat, c’est très bien, mais il faut avoir un confort structurel: être bien logé et avoir une offre technique stable.

Comme pour les radios dans les années 80

Vous imagineriez un financement public?

On peut faire le parallèle avec les petites radios qui œuvrent pour l’intérêt général et passent de la musique peu commerciale, recevant ainsi le statut de radios associatives et d’expression. Avec ce statut vient une subvention annuelle qui permet au moins de rentrer dans ses frais. On devrait s’inspirer de ce modèle. L’élan pour les webTV ressemble à celui des radios dans les années 80. On devrait trouver un modèle subsidiant pour ces nombreuses télés sur le web.

Comment réguler des télés dans la jungle du web, qui n’a rien de comparable avec les ondes ou le câble?

Des chaînes YouTube ont une audience similaire à celle des télévisions, mais c’est vrai que ce n’est pas le même environnement. Les règles de l’audiovisuel ne sont donc pas totalement adaptées. C’est là notre défi: importer et adapter les grands principes de la régulation sur le web.

Comment est envisagée cette adaptation?

La régulation doit se faire en fonction de la nature du marché. Quand il y a de la place pour tout le monde, le champ de la régulation se réduit. À l’inverse, le cahier des charges est plus important quand il n’y a pas de la place pour tout le monde. Le cas des radios hertziennes en est le parfait exemple. Quand on doit attribuer une fréquence à quelqu’un plutôt qu’un autre, on lui demande bien plus que s’il ne fallait pas choisir entre les différents candidats. Sur internet, on est dans un cadre de règles à minima. Restent tout de même les obligations de transparence, de mise en valeur des œuvres européennes, publicitaires, sur les droits d’auteurs… Mais comme il y a de la place pour tout le monde, on va être moins regardant sur l’indépendance des médias. Sur un média télévisé traditionnel, on ne pourrait pas avoir d’actionnaire politique. Sur le web, «la télé du bourgmestre» est possible. Une webTV financée par le service communication d’une commune est tout à fait envisageable.

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Les webTV apportent beaucoup au paysage médiatique

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Ces règles plus souples le sont aussi pour ne pas décourager les initiatives…

Exactement. On y va petit à petit. À plus long terme, on va se pencher sur les chaînes YouTube. Il faut que la régulation s’adapte à la plateforme et au format. On est plutôt dans l’idée d’accompagner que de sanctionner de façon bête et méchante. Comme pour les radios libres à l’époque, on se rend compte que les webTV apportent beaucoup au paysage médiatique. S’il peut aussi y avoir du contenu très léger, quand on voit des gens se lancer avec l’ambition de bien faire et de nourrir le débat public, il faut leur apporter une reconnaissance. Une reconnaissance publique et institutionnelle. Il faut trouver la formule pour pérenniser le service que ces communautés apportent en lançant leur webTV comme elles lançaient des radios il y a 30 ans.

En se régularisant, une webTV peut-elle y gagner davantage que cette reconnaissance?

Se retrouver dans le paysage, ce n’est pas rien. Mais être reconnu comme un média à part entière permet aussi de rencontrer les autres acteurs. Que ce soit des télés traditionnelles pour tisser un réseau et imaginer des collaborations. Mais aussi pour échanger avec les autres webTV et s’entraider et avoir une meilleure représentation que si chacun était sur son île.

Autant d’heures de programmes qu’une télé locale

Dans votre rapport, vous semblez enthousiaste de compter près de 350 heures de production propre par l’ensemble des webTV.

Oui, c’est plutôt épatant! Quand on a additionné les contenus produits, on ne pensait pas arriver à ce total. C’est équivalent à ce que produit une télé locale en un an. De plus, ce n’est que le contenu de 13 webTV, alors qu’il y en a 7 nouvelles déclarées depuis 2016, et que d’autres arrivent. De plus, ces 350 heures ne tiennent pas compte de ce qui se trouve exclusivement sur YouTube ou Facebook. Tout ça pèse dans la balance et contribue à la diversité de l’offre audiovisuelle.

La qualité suit-elle?

La qualité est variable en fonction de l’ambition des services et de leurs moyens. Quoique: aujourd’hui, on peut faire de grandes choses avec de petits moyens. C’est d’ailleurs de là que vient l’appel d’air qui ait que beaucoup de monde se lance. Il y a des contenus amateurs et d’autres d’une qualité professionnelle indéniable. Comme sur YouTube, la qualité va du facecam amateur à une production léchée. Mais ce n’est pas la technique qui fait la qualité, il y a aussi les deux.

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Le seul média belgo-africain est une webTV… menacée

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Il y a aussi de mauvaises nouvelles avec ces webTV qui ferment faute de moyens.

C’est pour cela que nous lançons un appel. Sur le web, même lorsqu’on a une belle audience, celle-ci est difficile à commercialiser. Il faut définir un business model viable. Toutes celles qui font œuvre d’intérêt général, et ne regardent pas tant que ça à la publicité, connaissent des difficultés. Bel’Afrika, par exemple, produit énormément et sert de trait d’union entre les communautés africaines au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette webTV connaît des difficultés financières qui la menacent de disparaître. On n’aurait donc plus aucun média belgo-africain dans notre pays. Quel triste constat! Il faut donc reconnaître leur travail et les soutenir financièrement.

Où pensez-vous trouver cet argent public?

On a entendu qu’il existait un budget pour l’accompagnement au développement numérique des médias. Pour quoi ne pas élargir l’enveloppe et envisager un système de redistribution pour les webTV? Elles ne sont pas extrêmement nombreuses et sont demandeuses de reconnaissance. Et surtout, elles peuvent faire beaucoup avec peu. Elles ont juste besoin d’une bulle d’air pour les aider à traverser ce dur moment. Et préserver cette diversité.

Les webTV et les TV

Les télés traditionnelles ont-elles à y gagner de voir le paysage télévisuel s’élargir?

Je pense. Elles peuvent collaborer. Pourquoi ne pas prévoir des capsules pour ces webTV sur les antennes des télévisions traditionnelles? Les télés et les YouTubeurs ont bien apprivoisé les codes du web, alors que les TV ont encore du mal à trouver leur place. Les deux mondes peuvent apprendre de l’autre. Il y a complémentarité, pas concurrence.

N’y a-t-il pas de risques que les grandes télés et leurs gros moyens étouffent les webTV en arrivant sur le web?

Pour le moment, les grandes TV utilisent YouTube et Facebook comme un outil de rabattage. Ils attirent les téléspectateurs sur le web, mais ils ne s’y implantent pas. Aux USA, par exemple, les late shows publient des extraits pour attirer le curieux à regarder le programme complet sur le canal traditionnel. Et ça fonctionne. Pour le moment, tout le monde essaye de tirer son épingle du jeu. Mais les grands groupes ne font pas d’ombre aux webTV en investissant ainsi les réseaux sociaux.

Auvio se rapproche tout de même à votre définition d’une webTV…

Le statut d’Auvio est une offre plurimédia de la RTBF, pour qu’elle se familiarise avec ces nouveaux canaux de diffusion. Elle peut ainsi prendre des risques là ou le privé ne le fait pas. C’est aussi une mission de service public. Il y a aussi la promotion de la webcréation, comme cette série sur Snapchat. Quelque part, la RTBF sert de guide en prenant ces risques pour tout le monde. C’est normal pour la RTBF, qui doit se distribuer auprès d’un public le plus large possible, d’investir le web. Si, à un moment donné, on se rend compte que cela porte préjudice aux webTV, notre rôle sera de réguler le secteur. Notre travail se fait au long des années car les lignes bougent constamment.

Les 13 webTV et chaînes contrôlées par le CSA en 2016

EKTV: webTV proposant des contenus culturels et sportifs.

TV Wallonie: webTV consacrée à la Wallonie (information, culture, sport).

AIR TV: webTV d’actualité de la scène musicale belge francophone.

Waterloo TV: webTV alimentée par le service communication de la commune et par des citoyens.

Comblain TV: chaîne Dailymotion alimentée par des bénévoles pour informer sur la vie dans la commune de Comblain-au-Pont.

PFWB TV: webTV du Parlement de la FWB: vidéos de présentation, retransmission des séances plénière.

ULG TV: webTV traitant des différents aspects de la vie universitaire: enseignement, recherche, conférences et services à la collectivité.

Umons TV: webTV traitant des différents aspects de la vie universitaire: enseignement, recherche, conférences et services à la collectivité.

Les gars de Jette: webTV humoristique centrée sur la diffusion de sketches et de webséries.

La zone Geek: chaîne YouTube proposant des chroniques de la culture geek: cinéma décalé ou référentiel, jeux vidéo, dessins animés, jeux de rôle…

Bel’Afrika: webTV de valorisation du multiculturalisme, de la participation citoyenne et de la visibilité des actions des diverses communautés migrantes.

En ligne directe: webTV répondant à un objectif de (télé) formation à destination des associations et institutions des secteurs de (l’aide à) la jeunesse.