Attentats à Paris : les questions soulevées par nos internautes sur la couverture médiatique du raid de ce matin
Ce sont des scènes qui se répètent. Des scènes de violence qui viennent percuter notre quotidien. Ce matin, à Paris, ce sentiment d'agression est encore là. Envahissant, insupportable. Les médias d'information se trouvent confrontés à cette réalité et servent d'intermédiaires entre celle-ci et les citoyens. Un travail souvent décrié que l'on explique et recadre ici.
- Publié le 18-11-2015 à 07h30

Un sentiment de déjà-vu et de déjà ressenti. Se réveiller la peur et la rage au ventre avec des messages reçus sur le smartphone, la tablette ou le PC. S'informer pour constater qu'on n'est pas dans une espèce de cauchemar qui s'éternise. S'informer aussi pour comprendre ce qui se passe, mais égalementce qui se joue.
Une fois de plus le rôle des médias est crucial dans cette relation entre le citoyen et le monde qui l'entoure, un monde qui tangue, un monde dont les repères sont en train de changer. Cette violence qui s'invite en Europe place les médias au centre du jeu et ceux-ci doivent prendre la pleine mesure de leur rôle, parce qu'il est essentielpour la démocratie.
Ce matin encore, en parcourant les commentaires sur nos plateformes, j'ai épinglé plusieurs commentaires critiques par rapport à l'action des médias qui appellent quelques précisions.
1. LES DIRECTS
Tout d'abord le procès fait aux couvertures en direct. Ainsi Bernadette s'exprime: "Tout ça retransmis à la télé, pourquoi? Laissez-les faire leur travail bon sang!". Avis partagé par Conny: "Si ces journalistes racontaient moins à la TVet à la radio, ces terroristes seraient moins au courant de ce qui se passe". Ces directs, même s'ils peuvent avoir un côté irritant par leur besoin de combler du vide d'antenneont leur raisond'être.
Dans notre société hyperconnectée, l'information circule à toute vitesse via, notamment, les réseaux sociaux, cette information est fragmentée, elle émane de plusieurs sources, crédibles ou pas, parfois même manipulées par des personnes malveillantes ou tout simplement animées par la bêtise.
Les "directs" télé permettent d'avoir une vision cohérente des faits, alimentée par des journalistes professionnels qui ont aussi tiré des leçons des attentats de janvier dernier. Notamment dans leurs relations avec les forces de police et les autorités judiciaires.

Pour rassurer Bernadette, il faut savoir par exemple qu'en Belgique, le Conseil de déontologie journalistique a édité une brochure à destination des rédactions intitulée "Informer en situation d'urgence"à la suite desattentats de janvier. Un point se rattachant à la problématique évoquée ici s'y rattache: "La liberté de la presse n'implique pas que toute information, même vérifiée, soit diffusée sans délai, notamment lorsqu'elle influencerait le comportement des acteurs, mettrait des vies en danger, conduirait à des dommages graves pour des personnes".
La brochure est même plus précise, il faut "intégrer l'éventualité que les auteurs de faits graves comme une prise d'otages s'informent aussi à travers les médias pendant les événements".
Les directs télé répondent à un besoin et un flux d'informations immédiat en phase avec les demandes du public. Reste aux médias àassumer ce rôle avec déontologie sans alimenter la psychose, avec le seul objectif d'informer.
2. LE CONDITIONNEL
Pourquoi relayer des informations au conditionnel? Charlotte nous dit: "Mais arrêtez avec vos "serait" ou "aurait" etc.! On veut des infos réelles". C'est un grand débat. Dans de tels événements, il est important de pouvoir diffuser des infos autour desquelles subsiste un doute. Parce que ces informations permettent demieux cerner l'importance et la teneur des événements en cours.
Ne pas donner d'infos peut même parfois être considéré comme une volonté de "cacher des choses" favorisant les thèses et théories conspirationnistes.
Il est vrai que le conditionnel est une arme à double tranchant. Il montre que l'info n'est pas complètement confirmée. Mais qu'en même temps cette info est suffisamment crédible pour être relayée.
À la base, il est vital de signaler clairement les informations qui sont vérifiées et celles qui ne le sont pas. Le conditionnel fait partie de l'arsenal disponible pour établir cette différence.
Le CDJ est conscient de l'ambiguïté de l'utilisation de ce conditionnel, il donne aussi des consignes très claires quant à son usage: "Utiliser le conditionnel ne suffit pas toujours à faire comprendre au public le caractère incertain d'une information: il faut insister sur ce caractère en répétant autant que nécessaire les réserves d'usage et en citant les sources. Lorsque c'est utile, relativiser la crédibilité de certaines sources".
Le rôle du journaliste est donc d'utiliser ce conditionnel avec intelligence et pertinence, en refusant la dictature du scoop ou de la course à l'audience, mais en respectant scrupuleusement son devoir d'informer.
Autre élément fondamental, il faut rectifier aussi vite que possible "une information diffusée qui se révèle fausse".
3. LES RELATIONS AVEC LES LECTEURS
Cet article en est l'illustration. Il est important d'instaurer des espaces de dialogue entre les médias et leurs lecteurs. Pour répondre en direct aux interrogations, aux remarques formulées.
Aujourd'hui, le citoyen est de plus en plus impliqué dans la couverture de l'info, notamment via la possibilité qui lui est offerte de diffuser de l'actualité sur les réseaux sociaux, de commenter des faits sur les forums mis à sa disposition sur les sites, les pages Facebook etc. Le contact est direct, il faut en profiter pour enrichir la réflexion, l'expertise.
L'expression des lecteurs, des internautes est essentielle, singulièrement dans des situations comme celles que nous vivons, parce que la crainte, la peur, la colère, favorisent l'expression. Mais là aussi, il y a un revers. Cette expression s'accompagne trop souvent d'appels au meurtre, de racisme, de xénophobie et de diffusion de fausses informations.
Les médias doivent faire le tri, gérer les forums, modérer. Cela fait partie désormais des règles de déontologie: "La modération des forums et espaces de discussion est une activité journalistique qui doit être exercée au sein de la rédaction".
Le CDJ ajoute: "Il est souhaitable que les journalistes aient la possibilité d'intervenir dans les forums (au sens large) pour s'expliquer face aux critiques des internautes".
Soyons clairs, dans l'urgence, le risque de dérapage zéro n'existe pas. En journalisme, il est néanmoins important que tout acte posé soit dicté par l'honnêteté et la recherche de la vérité, sans céder à la tentation du sensationnalisme et de la course à l'audience.C'est la base du métier qui doit s'imposer, surtout en ces temps de trouble.