BD: les mille et une nuits de Reculé
Depuis plus de 25 ans, Henri Reculé s'est taillé une place de choix dans le monde de la BD franco-belge. Il revient avec une nouvelle série.

- Publié le 09-06-2015 à 08h29

Qui pourrait dire que dans cette petite maison de Spy sévit un dessinateur qui a signé quelques belles pages de la bande dessinée franco-belge, le plus souvent avec le scénariste prolifique Stephen Desberg. Et c'est loin d'être fini puisqu'Henri Reculé (toujours avec Desberg) revient avec un nouvel album, le premier d'une série: Les Mille et autres nuits. "C'est l'histoire des héros des Mille et une nuits qui sont tombés en disgrâce. Ali Baba a dilapidé son trésor, il est ruiné. Shéhérazade n'est pas sortie indemne de sa mille et-unième nuit, elle cache son visage. Il y en a d'autres aussi. " Et tous vont ainsi se lancer dans une mission: récupérer un joyau mystérieux.
Pourtant, durant ses jeunes années, Henri Reculé n'a pas vraiment grandi avec les Mille et une nuits. "Je suis né au Chili, mon père était belge, parti au Chili dans les années 30. Il y avait fait sa vie, avant de revenir avec la famille en Belgique, dans les années 80, quand les perspectives économiques n'étaient plus très bonnes. Moi, j'avais 14 ans, je suis arrivé sans parler un seul mot de français. " Déjà adepte du dessin, une passion qu'il a toujours voulu convertir en métier, Henri Reculé est bercé par des bandes dessinées de là-bas. "J'avais déjà lu Les Schtroumpfs ou Tounga et Bernard Prince, mais je ne les identifiais pas comme belges. Par contre, je lisais une sorte d'Astérix chilien, Mampato. Puis, il y avait tous les comics américains. Et j'ai commencé à dessiner Conan le barbare. Une grande passion pour le dessin mais pas spécialement pour faire de la BD. " Et pourtant, des études à Saint-Luc (initialement pour de la pub), un prestigieux concours gagné, et voilà Henri Reculé engagé au Lombard, comme dessinateur BD. Avec, notamment, quelques séries emblématiques: Cassio (la plus connue, un thriller historique entre IIe et XXIe siècle), Empire USA ou Le Dernier Livre de la jungle.
"C'est presque du Tarantino"
Adapter les Mille et une nuits, Henri y avait déjà pensé lors de ses études à Liège, "le temps du dessin animé Aladin", sans pour autant que l'idée aboutisse. 25 ans après, en recherche d'un nouveau projet avec Desberg, les deux inséparables sont revenus dans le désert oriental. "Au départ, je voulais m'aventurer dans un western, mais sous la plume de Desberg, c'est devenu Les Mille et autres nuits. Actuellement, en BD, il n'y a quasiment rien dans ce genre-là, c'est aussi un défi. Mais, ce sont des histoires qui restent actuelles, qui n'ont pas vieilli. Pour Stephen, c'est presque du Tarantino. D'ou l'intérêt de raconter ce qu'il s'est passé après. " Et avec la manière, puisque ce premier tome réussi donnera lieu à une première trilogie. Si le succès est au rendez-vous, une série au long cours pourrait bien naitre.

Dessiner oui, mais sur ordinateur
Dans le monde de la bande dessinée, il n'est pas rare que le dessinateur se voie obligé de suivre le scénario à la lettre.
Pourtant, avec son inséparable scénariste, Stephen Desberg, Henri Reculé travaille différemment: "Avant de commencer l'album, je reçois le scénario et le lis deux ou trois fois. Après quoi, j'en discute avec Stephen qui procède à des aménagements. Puis, quand je dessine, certaines choses qui me paraissaient évidentes ne le sont plus. Et d'autres scènes qui, je pensais, me feraient souffrir passent toutes seules. je propose le découpage, je montre les crayonnées, puis l'encrage, À chaque fois, il peut y avoir des changements. Dans nos histoires, il y a beaucoup d'allers-retours entre scénariste et dessinateur. Pour que l'album, à sa parution, soit autant le mien que le sien, pas juste un scénario illustré. L'histoire doit être racontée par tous les deux."
Place à la palette
Pour son dessin, Henri Reculé est, depuis quelques années, passé au numérique, à la tablette graphique. Son dessin réaliste est demeuré inchangé, mais désormais, il dessine l'entièreté de ses planches sur un logiciel, Manga Studio. "Je dessine toujours avec les mains! Mais, c'est vrai que, depuis quelques années, je travaille par ordinateur. J'ai une tablette et un logiciel japonais qui permet de faire le découpage, les bulles, le crayonné… Tout en fait, jusqu'à ce que la planche soit prête pour la coloriste Kattrin, ma femme, qui fait ses couleurs également par informatique."
À cet outil, Henri voit beaucoup d'avantages. "Ça ne permet pas d'aller plus vite, mais ça permet d'aller plus loin, de corriger les personnages, de bouger autour d'eux. Je peux, par exemple, créer un décor romain ou égyptien, à part, puis le tirer et y intégrer les personnages. Faire de l'assemblage. Aussi, je perds moins de temps dans les bulles qui sont fastidieuses. Dans le traitement des pages, ça permet la cohérence et la liberté. On n'est plus dépendant d'un mauvais scan ou d'une encre effacée. Puis, on n'a plus à investir énormément dans le papier, les pinceaux, les couleurs… Avec ce logiciel, je peux imiter la plume, le pinceau…"
Même si, pour contenter certains collectionneurs, Henri continue à dessiner quelques pages sur papier mais "on ne voit pas la différence". Ainsi que pour son propre plaisir: dans son atelier, toutes tentures tirées pour garder une ombre épaisse, trônent quelques tableaux, des peintures représentant ses personnages. Pour conclure cette visite dans le monde de la BD numérisée, Henri Reculé veut rester vigilant. "Je crois qu'il ne faut pas en arriver à faire de la bande dessinée mécanique".
Le plaisir du dessin en serait sans doute moins présent.