Et si la STIB dessinait ses lignes en cercles?
Avec ses Petite et Moyenne Ceintures, le réseau de la STIB s'organise principalement de façon orbitale. Pourtant, ses plans utilisent toujours des conventions angulaires des années 30, conçues pour Londres. Un chercheur anglais émet l'hypothèse d'une carte circulaire.

- Publié le 13-02-2015 à 12h11

Étonnant comme certaines choses semblent gravées dans le marbre. Pensez aux cartes des réseaux de métro: la plupart d'entre elles, partout dans le monde, se basent sur une salade d'angles à 90 ou 45°. Une convention qui remonte au Londres des années 30.
Appliquées au réseau STIB, ces verticales, horizontales et obliques s'entremêlent en un lacis quasi inextricable de lignes multicolores. Une marmelade opaque qui sied finalement assez peu au réseau bruxellois, dont les principales lignes de tram et de métro dessinent plutôt des orbites. Mais qui restent pourtant schématisées par des droites sur le plan des lignes dites "chrono".
Le cercle ne pourrait-il donc pas davantage épouser la forme de la ville? Et donc mieux orienter les utilisateurs de ses transports? C'est l'hypothèse du chercheur britannique Max Roberts, répercutée par un blog schaerbeekois. Provocateur, le travail de ce psychologue qui étudie depuis 20 ans la cartographie schématique, colore et recompose les réseaux londonien, parisien, new-yorkais, moscovite, berlinois ou tokyoïte. Alors que sa carte circulaire de Bruxelles séduit sur nos réseaux sociaux, il nous en explique les principaux ressorts.


"Ne pas être esclave de la géographie"
Max Roberts, vous êtes conférencier en psychologie à l'Université d'Essex, en Angleterre. Pourquoi la carte du métro londonien a-t-elle été originellement dessinée sur base de traits verticaux, horizontaux ou à 45°?
Elle a été conçue en 1933. Son premier designer, Henry Beck, voulait redresser tous les complexes tours et détours des lignes. Mais il n'était probablement équipé que d'une table à dessin, avec laquelle des traits aux angles à 90 ou 45° devaient être plus faciles à implémenter. Il s'est avéré que ça s'appliquait bien à Londres, en épousant assez bien la structure globale du réseau. Pour Paris par exemple, ces angles fonctionnent nettement moins bien). Henry Beck a tenté d'autres choses, mais qui n'ont jamais été appliquées.
Pourquoi cette méthode originelle n'est pas une si bonne idée pour Bruxelles?
En 1933, à Londres, Beck n'avait que 8 lignes et quelque 200 stations à prendre en compte. Son design simple a donc connu un succès immédiat. Mais si vous ajoutez des lignes et des stations, il devient de plus en plus compliqué d'élaborer un design qui simplifie réellement la réalité tout en la rendant claire. Si votre carte transforme les courbes complexes du monde réel en des zigzags, vous ne simplifiez pas la réalité du tout: vous changez juste l'apparence de la complexité. Quand vous en arrivez là, vous devez expérimenter d'autres designs.

Comme votre carte circulaire (cliquez pour agrandir): quels sont ses avantages pour Bruxelles?
À Londres ou Moscou, le réseau de base est très radial. La plupart des lignes londoniennes se dirigent vers le centre. Et même si elles se rencontrent à différents endroits, il est clair que le principal mode de voyage s'axe de la banlieue au centre. Mais à Paris par exemple, le réseau est nettement moins radial: la plupart des lignes ne convergent pas du tout. Quand un réseau se caractérise tant par une grosse composante orbitale que radiale, une carte circulaire permet à cette structure de se démarquer. Bruxelles est comme ça également, avec de nombreuses routes orbitales. Le design circulaire les force à se montrer comme hautement organisées et cohérentes.
Pourquoi est-il important, pour un service de transport public, de faire coexister un plan schématique avec une carte davantage géographique?
Une bonne carte géographique vous montre où est le réseau, ce qui est important pour trouver les stations. Un bon plan schématique vous montre comment le réseau s'organise, ce qui est important pour planifier votre voyage. J'ai rarement vu un bon hybride de ces deux modes de représentation. Evidement, si vous distordez trop la géographie, vous pouvez fâcher ou perdre les utilisateurs. A contrario, être esclave de la géographie vous fait perdre les avantages du schéma.
Y a-t-il d'autres possibilités pour designer un réseau de métro?
Si je veux sérieusement m'attaquer à un réseau, j'applique différents designs étape par étape pour comprendre celui qui fonctionne le mieux pour la ville en question. Deux angles, trois angles, quatre angles, des courbes, des cercles… Chaque réseau est différent et mérite de l'attention pour identifier la meilleure solution. La carte circulaire est bien pour Bruxelles: elle montre comment les composantes du réseau s'articulent. Mais je devrais dessiner pas mal d'autres cartes avant d'annoncer la gagnante!

"Ce plan oublie les bus"
Cindy Arents, vous êtes porte-parole de la STIB. Que pense-t-on de cette idée de plan circulaire au sein du gestionnaire de réseau?
Ce qu'on remarque tout de suite sur ce plan, c'est l'absence des lignes de bus. Or, c'est une composante indispensable de notre réseau. Celui-ci est conçu comme un maillage: le bus croise le tram et le métro et y amène les voyageurs. Car contrairement à Paris ou Londres, où le métro est très étendu, certains quartiers bruxellois sont parfois situés à 500m ou 1km de la station de métro ou de prémétro la plus proche. D'où la nécessaire présence des lignes de bus sur notre plan.
D'accord, mais le design circulaire n'épouse-t-il pas davantage la forme géographique de Bruxelles et de ses grands axes, et donc des principales lignes de la STIB?
La question, c'est toujours de savoir si l'on doit cartographier les rues géographiquement ou opter pour davantage d'abstraction. Doit-on suivre les rues? Les suivre schématiquement? Jusqu'où aller dans l'abstraction? Ou, a contrario, jusqu'où rentrer dans les détails? Ainsi, cette carte circulaire ne mentionne pas non plus les principaux points d'intérêt de Bruxelles, ses "bâtiments repères". Ça peut désorienter.
Quel est le rôle des cartographes à la STIB?
Il y a différents types de cartographes chez nous. Certains recueillent des données et les analysent. D'autres dessinent les cartes stricto sensu. Il y a aussi ceux qui proposent des projets de design, par exemple lorsqu'une nouvelle ligne est créée ou qu'un tracé est modifié. Enfin, nous comptons des géographes qui sont répartis dans nos différents services, pour apporter leur expertise.
Que pensent-ils de ce design circulaire?
Nous avons reçu pas mal d'interpellations sur les réseaux sociaux à ce sujet. Et nos cartographes ont reçu la carte et l'ont fait circuler. Leur principale réaction est effectivement qu'enlever les lignes de bus fait perdre énormément d'infos.
+ La carte actuelle du réseau STIB
+ La carte schématique du métro et des lignes chrono de la STIB