SOS d’un extraterrien au corps en détresse

En remportant dimanche son 22e Grand-Chelem à Roland-Garros face au Norvégien Casper Ruud, Rafael Nadal en a demandé beaucoup à son corps. Il ne le fera plus. Il l’a promis. S’agit-il de la fin de sa carrière  ?

Thibaut Vinel
 Rafael Nadal a pris la pose au lendemain de son 14e sacre à la porte d’Auteuil, avec la tour Eiffel en toile de fond.
Rafael Nadal a pris la pose au lendemain de son 14e sacre à la porte d’Auteuil, avec la tour Eiffel en toile de fond. ©AFP

Rafael Nadal a imposé à son corps de lourds sacrifices pour remporter son 14e titre à Roland-Garros. En battant en finale le novice Norvégien Casper Ruud 6-3, 6-3, 6-0 en 2h18, il a marqué un peu plus de son empreinte le Court Philippe Chatrier. Le match a plus ressemblé à une marche triomphale qu’à une guerre. Qu’importe.

Après trois rencontres intenses face à Felix Auger-Aliassime, à Novak Djokovic et à Alexander Zverev, Rafa a pu jouer à l’économie dimanche. Il n’a pas malmené davantage un corps si meurtri. La santé de l’Espagnol de 36 ans est sur toutes les lèvres. Petit tour d’horizon en sept questions de l’avenir du joueur le plus titré en Grand Chelem.

Rafael Nadal en demande-t-il trop à son corps?

Oui, jouer sous injection n’est pas une solution

Il a évité le sujet durant la quinzaine, mais il a joué sous multiples injections quotidiennes. Il souffre depuis ses 18 ans du syndrome de Müller-Weiss. Cette douleur ne disparaîtra jamais. Il est condamné à composer avec cette grosse faiblesse. Ce 14e sacre est donc placé sous le signe des injections. Des injections dans deux nerfs de ce satané pied gauche. Le but? Contourner le problème en anesthésiant le pied. "Ça a été une quinzaine émouvante et formidable, mais je n’ai pas voulu parler du pied pendant le tournoi", avoue le Majorquin.

Avec le médecin de la fédération espagnole, Angel Ruiz Cotorro, il a respecté un protocole très précis. "La seule chose qu’on pouvait faire pour me donner une chance ici, c’était de m’endormir le pied. C’est ce qu’on a fait. On a bloqué la douleur en faisant des injections d’anesthésiant avant chaque match. Du coup, j’ai joué sans douleur, mais sans aucune sensation ni sensibilité, comme des dents endormies par le dentiste. C’est aussi simple que ça."

A-t-il pris un risque avec sa santé?

Oui, la vie passe avant un titre

La carrière de Nadal a toujours été marquée par de grandes victoires entre deux blessures. Son corps l’a mené très haut, mais il l’a souvent rappelé à l’ordre. Depuis deux décennies, Rafa plus qu’un autre est à l’écoute des signaux d’alarme tantôt de son pied, tantôt de son genou.

Pour la première fois de sa carrière, il est resté sourd. En étouffant la douleur, il n’était plus à l’écoute de son corps. La fin justifiait les moyens. Pour Roland-Garros, Nadal était prêt à cette entorse sur ses principes. "Oui, c’est une prise de risque, puisqu’on a moins de sensations, donc c’est un plus grand risque de se fouler la cheville par exemple. Mais j’étais prêt à prendre ce risque. Roland-Garros, c’est Roland-Garros et tout le monde sait combien ce tournoi est important à mes yeux."

Il va même plus loin. "Pour être très clair, ce que j’ai au pied ne va pas être pire qu’avant, après ces injections. Ce que j’ai au pied n’a pas empiré après cela. Donc oui, ça avait du sens de faire cela."

Un sens, mais aussi une limite. "La vie sera toujours plus importante qu’un autre titre. Bien sûr, ma carrière tennistique a été une priorité. Mais ça n’a jamais été une priorité par rapport à mon bonheur, dans la vie."

Est-il prêt à jouer sous injection sur d’autres tournois?

Non, en aucun cas

Là aussi, Nadal a été très clair. S’il est fier d’avoir été au bout de lui-même pour remporter ce titre parisien, il ne tentera plus une pareille expérience. "On ne peut pas continuer comme ça à long terme", a confirmé son entraîneur, Carlos Moya. Et Nadal d’embrayer: "Il est évident que je ne peux pas et que je ne veux pas continuer à jouer dans ces circonstances, promet le Majorquin.Je ne veux pas me mettre dans cette situation une fois de plus. J’ai pu le faire une fois, mais ce n’est pas la philosophie de vie que je veux suivre. Je suis toujours quelqu’un de positif. J’attends toujours que les choses aillent dans la bonne direction. Soyons confiants et positifs."

Comment va-t-il se soigner?

Des injections par radiofréquence pour éviter l’opération

Les prochaines semaines seront décisives. La carrière du gaucher de Manacor se jouera en dehors des courts durant ce mois de juin. "Sachant que les injections ont bien fonctionné, la semaine prochaine, on va faire un traitement sur les deux mêmes nerfs. L’intervention consiste en des injections par radiofréquence pulsée qui pourraient aider à diminuer la sensation de douleur permanente dans le pied."

Pour faire simple, son docteur va tenter de diminuer la douleur de ce nerf sans l’endormir complètement. Il recherchera cet équilibre instable.

Si la douleur reste quotidienne, a-t-il disputé son dernier match?

Oui, c’est une possibilité

Si le traitement n’atteint pas les résultats espérés, il devra se poser la question fatidique: stop ou encore? L’heure des choix approche. Si les injections ne donnent aucun effet positif, le plan suivant est plus radical: l’opération. "Si ça ne fonctionne pas, ce sera une autre histoire, admet le bourreau de Casper Ruud.Il y a différentes options, dont une opération, mais c’est un choix de vie que je ne suis pas encore prêt à faire. Il faut voir si ça vaut le coup ou si ça n’a plus de sens. Envisager une opération qui pourrait améliorer la situation, mais qui ne me garantit pas du tout de pouvoir continuer…"

Nadal est-il le GOAT?

Pour le moment, oui

Le Big Three s’est refilé ce titre honorifique à tour de rôle. Il y a un an, Djokovic régnait en maître absolu sur le circuit. Il avait remporté l’Open d’Australie, Roland-Garros et Wimbledon pour rejoindre les 20 titres de Nadal et de Federer. Il n’était qu’à un match du Chelem calendaire et du 21e sacre en Majors. La pandémie et l’affaire australienne lui ont coûté de l’influx dans cette bataille. Nadal en a profité pour filer à l’anglaise. Au printemps 2021, il a fait le break en y laissant une partie de son corps. La passe de 23 semble injouable pour l’Espagnol alors que le Serbe aura encore une dizaine de chances au minimum pour attendre les 23 sacres ou plus. Et Federer? Sur ce tableau, il semble hors course.

Sera-t-il à Wimbledon?

Oui, mais il y a un grand… «mais»

Nadal n’est pas adepte des déclarations fracassantes. Il préfère se laisser un maximum de portes ouvertes. Dont celle de Wimbledon. Aujourd’hui, il sait que ses chances de s’aligner sur le gazon londonien sont minimes. Exhibition ou non, le débat n’est pas là. "Je serai à Wimbledon si mon corps est prêt pour jouer, dit-il. Wimbledon, ce n’est pas un tournoi que je veux manquer. Je l’adore. Personne ne veut le manquer. J’ai eu beaucoup de succès là-bas. J’ai vécu des émotions formidables. Si je suis en mesure de jouer avec juste des anti-inflammatoires, je serai là. Mais jouer avec des injections anesthésiantes, c’est non."

Wimbledon sera privé des Russes Medvedev et Rublev ainsi que du blessé Zverev. Et Nadal? Djokovic se sentira bien seul.

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