"Je ne suis pas prêt pour les Diables rouges"

Philippe Clement a accepté de dévoiler sa méthode, celle qui lui a permis de remporter en 2021 un 3e titre de champion.

Interview : Pierric Brison
"Je ne suis pas prêt pour  les Diables rouges"
Le coach se sent bien à Bruges et ne compte pas rejoindre une petite formation d’un grand championnat européen. ©Ennio Cameriere/IPM

Un troisième titre consécutif de champion de Belgique et ce partage face au trio Messi-Neymar-Mbappé en Ligue des champions, alors que le monde du football avait les yeux rivés sur le stade Jan Breydel, l’année 2021 de Philippe Clement aura été animée.

Si on parle souvent du "process" anderlechtois, celui des Blauw en Zwart est nettement moins décortiqué. Au mois d’octobre, on a demandé à l’entraîneur brugeois de nous dévoiler sa méthodologie.

Pendant les 35 minutes d’entretien, le coach des Brugeois a cité Pep Guardiola à plusieurs reprises. Grâce à la double confrontation contre Manchester City, il a pu échanger avec l’une de ses sources d’inspiration. Notamment à propos de la rotation et de l’utilisation des "datas". Il a également évoqué son futur, alors que son nom circule régulièrement pour la succession de Roberto Martinez, à la tête de la sélection.

Philippe Clement, quels sont vos modèles, en tant qu’entraîneur?

J’en ai quatre. D’abord Aimé Anthuenis que j’ai eu au début de ma carrière de joueur, à Genk. Je retiens sa façon de parler aux joueurs, c’était un père. Tout le monde tirait dans le même sens, l’ambiance était excellente et on travaillait dur. Puis Trond Sollied, qui a innové avec ses lignes de courses et ses entraînements tactiques.

Il y a également Michel Preud’homme.

Oui, j’ai travaillé avec lui pendant quatre ans. La première année, j’avais un bureau à côté du sien. La saison suivante, il m’a demandé de le rejoindre, il voulait davantage de discussions avec moi. Puis la quatrième, il a souhaité devenir un manager à l’anglaise, je me suis occupé de 40 % des entraînements, pendant tout l’exercice 2016-2017. J’ai progressé et pris de l’expérience. Après ça, je me suis senti prêt à devenir T1. J’ai beaucoup appris, au niveau de l’organisation des séances, du staff. Puis nous avons ce point en commun, le caractère. Lui, il est très expressif alors que moi je garde beaucoup à l’intérieur. Mais au final, on est des gagnants, des travailleurs et des passionnés.

Et le quatrième alors?

C’est Pep Guardiola. J’aime son football, les mouvements qu’il propose et le timing. C’est quelque chose que j’admire chez lui. Il y a une grande différence entre lui et les autres entraîneurs.

Au niveau de votre méthode, vous êtes partisan de la rotation. Rits, Vormer ou Dost sont par exemple restés plusieurs semaines sur le banc avant de redevenir titulaires.

La rotation, on doit l’expliquer en Belgique mais nettement moins à l’étranger. Ici, on parle de onze de base, mais ça n’existe pas dans les grands clubs comme le PSG, City, Dortmund ou même le Zenit. L’entraîneur de Leipzig n’est pas interrogé par la presse sur la rotation mise en place. Quand j’étais joueur, on avait 34 matchs de championnat. Il y en a six de plus maintenant. Sans parler de la coupe d’Europe. Si tu ne fais pas tourner ton effectif, tes joueurs sont morts ou blessés en décembre.

C’est vrai qu’il y a très peu de blessés au Club Bruges…

Nous avons étudié les statistiques de ces huit dernières années au Club. À chaque fois que nous avons été champions, le taux de disponibilité des joueurs était supérieur à 90 %. Quand il était inférieur à 90 %, Bruges n’était pas champion. Il y a une corrélation. Je ne dis pas que si ce taux est supérieur à 90 %, Bruges remportera le titre à la fin de la saison. Mais c’est un aspect important. Quand tu joues avec tes meilleurs éléments, tu as plus de chances de l’emporter. Il faut faire en sorte que tout le monde soit en forme.

Ce n’est pas toujours accepté par les joueurs.

Il y a des histoires individuelles. Ruud Vormer a par exemple eu des problèmes au tendon d’Achille. Il n’était, à ce moment-là, plus au même niveau. C’est pour ça qu’il a loupé plusieurs rencontres, avant de revenir dans l’équipe et de retrouver toutes ses sensations. Il a 33 ans, je suis conscient qu’il ne peut pas être à 100 % tous les trois jours pour gagner les matchs en championnat, en coupe de Belgique et en C1. Mais ce n’est pas un problème. C’est juste une culture qui doit être mise en place en Belgique, c’est quelque chose de nouveau.

Comme c’est dorénavant souvent le cas, vous travaillez avec les «datas».

C’est la différence par rapport à l’époque où je jouais. L’entraîneur te disait que tu étais fatigué, mais je n’ai jamais entendu personne lui répondre qu’il avait raison. Jamais! Maintenant, on peut le prouver. Et ce n’est pas sur un match qu’on juge l’état physique, mais sur une période. J’ai demandé à Pep Guardiola, après la rencontre, comment il mettait en place sa rotation. Il m’a dit que c’était très simple : les données de performance de chaque joueur sont reprises sur une ligne. S’il est en dessous de ces performances, il sera automatiquement absent de la sélection suivante. Il ne jouera pas. Les joueurs sont au courant, c’est aussi une manière de les motiver. Mais la différence avec Manchester City, c’est qu’ils ont deux ou trois joueurs qui ont les qualités pour être titulaires tout le temps. Ici, ce n’est pas le cas. Donc il faut travailler d’une autre manière.

Quelles sont les mesures reprises dans ces données?

Il y a beaucoup de choses. Les statistiques des entraînements et des matchs. Nous faisons des tests après chaque rencontre. Il y a des tests physiques mais aussi des prises de sang. C’est nettement plus objectif qu’auparavant.

L’aspect mental est aussi très important, d’autant plus que vous travaillez avec des jeunes. Il y a notamment le cas Noa Lang, qui semble par moments déconcentré…

Dire qu’il est déconcentré, c’est exagéré. Mais c’est un jeune qui attire l’attention de la presse, des agents et d’autres clubs aussi probablement. Noa veut toujours faire le maximum et je pense qu’il se met trop la pression par moments. Il pense qu’il doit être décisif à chaque match. Mais c’est comme ça qu’on se crispe. C’est arrivé à certains moments et à d’autres il a été très bon aussi. Des joueurs décisifs à chaque fois, ça n’existe pas. Même à City, Foden, Mahrez et Jesus n’y arrivent pas.

Noa Lang est souvent victime de provocations de la part des supporters. Pas facile à gérer.

C’est quelque chose de neuf pour lui. Il est resté très calme à l’Antwerp et à Saint-Trond, ça prouve qu’il apprend bien de ses leçons. Je n’étais pas content de lui après le match à Anderlecht, cette saison. Je lui en ai parlé. Il a aussi réagi en début de saison à des provocations, mais il a compris et ne l’a plus fait. Mais ça reste un joueur de 22 ans. Avant le match à City, un journaliste a demandé à Guardiola pourquoi Grealish était un bon transfert. Il a répondu qu’il avait les qualités nécessaires car il était fort physiquement, notamment pour réaliser les efforts sans ballon, capable de dribbler, de créer du danger et de marquer. Il a aussi dit qu’il avait le bon âge, 26 ans. Il a déjà de l’expérience. Lang a 4 ou 5 ans pour atteindre ce niveau.

Et vous, Philippe Clement, qu’est-ce que vous apprenez sur la scène européenne?

Je me concentre sur le rythme des rencontres. Le côté physique mais aussi technique. La coordination des mouvements. On travaille beaucoup ça à l’entraînement, le tempo à adopter avec le ballon. On doit l’augmenter pour répondre aux exigences de la Ligue des champions. On l’a déjà beaucoup augmenté par rapport aux dernières campagnes. Et les résultats le prouvent. On a partagé au Real Madrid et les deux fois contre Galatasaray. L’année suivante, on a battu le Zenit, qui était à un niveau similaire, à deux reprises. Et ici on a remporté le match aller contre Leipzig, qui est encore supérieur. Puis il y a aussi l’aspect mental. On a été menés lors des deux premières journées de C1, mais on est revenus. Les saisons précédentes, l’équipe aurait sans doute plongé. Je veux aussi que mon équipe fasse preuve de culot et d’ambition.

Est-ce que vous pensez que le Club Bruges peut accrocher une finale d’Europa League?

Si toutes les planètes sont alignées, c’est possible. Mais quand je lis dans les journaux ce qu’on veut faire avec le football belge, ce sera impossible dans le futur (il fait référence à la réforme fiscale). Ce sera impossible de rivaliser avec les formations étrangères. Les grands talents belges vont partir encore plus tôt…

Philippe Clement, vous êtes parfois cité comme candidat idéal pour reprendre les Diables rouges après la Coupe du monde au Qatar.

Non, ça ne m’intéresse pas. Je le dis avec beaucoup de respect. Je ne suis pas prêt, je pense, à être sélectionneur d’un pays. Je veux travailler au quotidien avec mes joueurs, c’est l’étape de ma carrière dans laquelle je me trouve actuellement. C’est pour ça que je suis certain que je serai encore entraîneur de club. La situation peut être différente si je me retrouve sans club, alors ça deviendrait une option. Mais je pense sincèrement que dans un an, je serai encore en place dans un club (il sourit).

Hugo Broos nous disait que vous aviez reçu une offre d’Angleterre la saison passée…

Sans commentaire. Quand tu as du succès, il y a toujours des gens intéressés. Je me donne en ce moment à 200 % à Bruges, où je suis très content. On verra ensuite ce qui arrive mais la barre a déjà été mise très haut. Si je dois viser encore plus haut, vu le niveau du Club Bruges ces dernières saisons, il ne reste pas beaucoup de clubs possibles. Mais je le répète, je suis très content ici.