Il y a 30 ans, René Higuita dépoussiérait le poste de gardien

En prouvant au monde entier que les gardiens savaient se servir de leurs pieds, le Colombien René Higuita a contribué à révolutionner ce poste et ouvert la voie à une génération de portiers devenus indispensables dans la construction du jeu.

AFP

Aujourd’hui, Manuel Neuer, Marc-André ter Stegen, Ederson ou Allison apparaissent comme des prototypes de gardiens modernes, capables de dribbler balle au pied et de relancer proprement. Une évolution liée à l’interdiction de prendre le ballon à la main sur une passe d’un coéquipier, imposée par la FIFA en 1992 après de trop nombreux abus.

"Les grands du football comme Pelé et (Diego) Maradona (étaient) de très bons joueurs, mais ils n’ont pas fait changer une règle à la FIFA", déclare, avec un brin de désinvolture, René Higuita lors d’une vidéoconférence.

Surnommé "Le Fou" à cause de ses raids balle au pied loin de sa surface et surtout de son mythique coup du scorpion contre l’Angleterre en 1995 (un arrêt acrobatique des deux pieds jetés au-dessus de sa tête), l’ancien international colombien a montré que les gardiens n’avaient pas tous les pieds carrés et pouvaient participer au jeu.

Changement majeur

En 1992, juste avant les Jeux olympiques de Barcelone, la FIFA amende la règle de la "passe en retrait" au gardien et décide que récupérer le ballon à la main serait une faute donnant lieu à un coup franc indirect dans la surface.

La seule solution fut dès lors d’utiliser les pieds.

Higuita estime avoir "inspiré" ce changement majeur, qui a révolutionné un football à l’époque très critiqué pour sa lenteur. Le Mondial 1990 en Italie avait en effet été douloureux pour les fans.

"La FIFA a mis fin à une chose horrible (...) presque toutes les équipes jouaient vers l’arrière pour donner la balle au gardien", rappelle l’historien du sport Luciano Wernicke.

L’Argentin Sergio Goycochea, le Costaricain Luis Gabelo ou l’Italien Walter Zenga "retenaient la balle dans leurs mains pendant une éternité" pour gagner du temps, ajoute-t-il.

Higuita était habile de ses pieds. Tireur de penalty et de coups-francs, il a inscrit 43 buts au cours de sa carrière et participait à l’animation offensive. Un style de jeu que ne partageaient pas ses homologues...

«Une grosse surprise»

"El Loco" s’en amuse: lors des premiers matches après l’entrée en vigueur de cette norme, certains gardiens continuaient "d’attraper le ballon avec les mains".

"Pour nous, ce fut une grosse surprise (...) Nous n’étions pas habitués", confirmait récemment l’ex-gardien international espagnol Santiago Canizares.

D’autres comme la légende barcelonaise Andoni Zubizarreta étaient opposés à cette loi. Elle "limite le gardien", disait-il au quotidien espagnol "El Pais" en 1992.

Pas sûr que la génération actuelle l’entende de cette oreille. Ederson à Manchester City, Alisson à Liverpool ou Neuer au Bayern Munich, se ne privent pas de dribbler un attaquant au pressing, ni de délivrer des passes décisives...

Le football "est aujourd’hui plus rapide, (il y a) plus de mobilité, chaque jour le gardien doit travailler un peu plus avec ses pieds pour soutenir l’équipe", estime Higuita.

Attention, cependant, à ne pas trop se prendre pour un joueur de champ! Contrôle raté, sortie balle au pied incontrôlée, relance hasardeuse... Les bourdes de gardien se sont multipliées depuis la réforme.

Higuita lui-même a commis une grosse boulette au Mondial-1990, en perdant le ballon au milieu de terrain face à Roger Milla. Le Camerounais a ensuite marqué dans la cage vide et éliminé la Colombie de la compétition en 8e de finale...

"El Loco" continue malgré tout de plaider le changement, 30 ans après. "On parle beaucoup d’instaurer un temps réel (de jeu) comme au basket", dit-il. Voilà une idée moins périlleuse qu’un dribble devant sa ligne de but...