Les métiers de l'ombre (5/6) - Kiné : Un inoubliable « merci » depuis Tokyo

Nafi n’a pas oublié son kiné après son deuxième sacre aux JO.

Laurent Monbaillu
 Julien Scheuer au travail avec Nafi Thiam lors d’un stage.
Julien Scheuer au travail avec Nafi Thiam lors d’un stage. ©D.R.

Depuis quelques années, Nafi Thiam a mis en place autour d’elle une structure médicale où les rôles sont bien définis. Au niveau kinésithérapie, Maarten Thysen, responsable de la partie rééducation athlétique/fonctionnelle, la voit une fois par mois à Louvain tandis que Julien Scheuer, chargé de la prévention, de la récupération, des manipulations, assure le suivi à raison de deux ou trois fois par semaine à son cabinet d’Oupeye. "Dans ce métier, tu ne peux pas exceller dans tous les domaines. Maarten et moi sommes complémentaires, et l’important c’est que l’athlète s’y retrouve. Je pense qu’on a trouvé un bon équilibre pour Nafi", indique le Français.

Lequel se félicite de travailler avec "une athlète respectueuse", ponctuelle et à l’écoute.

"On voit tout de suite les athlètes qui arrivent à se faire mal et Nafi en fait partie. Il est souvent arrivé qu’elle arrive en disant: “Je suis HS, j’ai mal partout, tu sais travailler ça pour que je puisse m’entraîner demain ?” Nafi se connaît très bien. Si elle sait qu’elle va avoir des douleurs pendant deux ou trois jours en faisant tel geste à l’entraînement, elle va s’abstenir. C’est aussi quelqu’un qui va faire très attention à ce que tu vas lui faire. Je prends toujours soin de bien lui expliquer chaque nouvelle technique que j’utilise et je vois si elle accepte ou pas. Parfois elle aura envie de parler, parfois elle sera juste épuisée et voudra un massage de récup, bien cool. Là, elle déconnecte et je la laisse tranquille…"

Nafi Thiam possède-t-elle quelque chose d’exceptionnel sur le plan physique ? "C’est évidemment quelqu’un de très athlétique, elle a un don naturel pour ce sport. Ce n’est pas une question de musculature ou autre, elle est simplement très talentueuse et elle bosse énormément, ce qui ne gâche rien", indique Scheuer.

À l’aube des championnats du monde d’Eugene, le premier des deux grands rendez-vous de l’été 2022 pour notre heptathlonienne, le kiné-ostéo de Nafi avait un très bon pressentiment.

"Avant son départ pour les États-Unis, j’étais très confiant dans le fait qu’elle allait gagner. Elle était bien dans sa tête, au niveau physique, elle était forte aussi. Elle me disait: ‘Je suis bien.’ Je la sentais en pleine possession de ses moyens. Cette année, elle était très apaisée à l’inverse de l’année précédente, celles des Jeux olympiques, où elle était un peu épuisée psychologiquement et a dû s’arracher pour aller chercher l’or."

Le meilleur souvenir de leur collaboration, pour Scheuer, est pourtant lié à ces Jeux olympiques de Tokyo où il n’était pas présent lui-même et où Nafi a dû se faire violence.

"Deux heures après sa médaille, alors qu’elle avait sans doute bien d’autres choses à penser, elle m’a laissé un message vocal sur WhatsApp où elle pleurait au téléphone en me disant: “Merci Ju, merci pour tes soins, merci pour tout, on y est arrivé. Je suis épuisée, j’ai juste envie de dormir, mais merci.” Quand j’ai entendu ça, j’en avais des frissons ! Cela prouve les qualités humaines de Nafi aussi. Tu sais que tu as contribué quelque part à sa réussite et c’est pour ça qu’on fait ce métier, finalement…"

Lorsqu’il a travaillé pour la première fois avec elle aux championnats d’Europe espoirs de Tallinn en 2015, Scheuer ne se doutait pas que la carrière de la jeune femme allait prendre une telle tournure, avec des succès se répétant d’année en année, de manière quasi ininterrompue, depuis l’été 2016. "Cet enchaînement de succès est très impressionnant parce que, comme je le dis souvent aux athlètes, une performance est multifactorielle. Il faut l’état physique, le bien-être mental, des conditions extérieures favorables, etc. Mon souvenir le plus difficile est sans doute lié à cette année 2019 très délicate sur le plan physique. Quand tu vois une athlète pleurer de tristesse et de nervosité à la fois, ça reste une déception."

Programmée depuis 14 ans

Heureusement, dans le cas de Nafi, les bons moments prennent largement le pas sur les épisodes plus douloureux. Et, comme tout le monde, Scheuer se demande ce que l’avenir réserve à la championne des épreuves combinées après le nouveau départ qu’elle a pris dans sa carrière.

"Cela fait quatorze ans que Nafi est programmée d’une certaine façon, il n’est pas facile de modifier certains automatismes, et je suis curieux de voir le résultat de son changement d’entraîneur. On la sent en tout cas très motivée à travers ses déclarations, je pense qu’elle a encore le feu."

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