VIDÉO | PTL: un abandon mais surtout une belle aventure…

«Les Sangliers for fun», une équipe belge (parmi tant d’autres) au départ de la PTL: la «Petite trotte à Léon». Les deux Manu (Huet, de Clavier et Bortolotti, de Huy) ont été contraints à l’abandon à presque 200 kilomètres de course. Retour au cœur de cette PTL, épreuve hors-norme faisant partie des courses de l’UTMB. Le but: rallier Chamonix après 300 kilomètres et 25 000 mètres de D +. Une véritable aventure dans la montagne à crapahuter sur les sommets français, suisses et italiens… Récit de course par notre journaliste, Manu Huet

Emmanuel Huet
 Les «Sangliers for fun», c’était les deux Manu. Moi (Manu Huet) et Manu Bortolotti engagés dans cette belle et redoutable PTL
Les «Sangliers for fun», c’était les deux Manu. Moi (Manu Huet) et Manu Bortolotti engagés dans cette belle et redoutable PTL

Jeudi 26 août, fin d'après-midi. J'arrive à la cabane de Louvie, un magnifique refuge perché au-dessus du lac du même nom. Les rayons du soleil permettent de surmonter le petit vent frais qui court entre les montagnes suisses. Au loin, j'aperçois Manu qui descend tant bien que mal les derniers hectomètres de cette étape, il se positionne de biais dans la descente parce que ça pousse de trop dans les quadris. Il est dans le dur depuis mardi après-midi lors de l'ascension du Mont Fallère. Un gros coup de mou qui avait déjà donné une première alerte.

 Manu B, ça grimpe…
Manu B, ça grimpe…

Depuis, il avait évolué entre des moments où il se retapait un peu et des périodes difficiles, surtout dans les ascensions. Des ascensions dans la PTL, il n'y a que ça. On varie entre grosses montées et descentes techniques. Pour gravir les plus hauts sommets, il faut 5 à 6 h où on pousse non-stop sur les guibolles pour passer les blocs rocheux. Les bras souffrent pas mal en tirant sur les bâtons. Cols Enclave, Fallère, de By: on avait déjà eu droit à de terribles morceaux.

Pour descendre sur Louvie, j'avais pris un peu d'avance sur Manu. Je voulais faire le point sur la suite de notre périple qui s'annonçait de plus en plus incertaine… Cela se confirme en jetant un œil sur les temps maximum prévus par l'organisation pour franchir un à un les différents tronçons. On avait cumulé jusqu'à 13 h 30 d'avance sur les barrières horaires, c'était au départ du refuge Champillon, au km 131.

Ensuite, on a grappillé sur notre capital confort. Manu peine à accrocher le bon wagon. Moi, je suis dans le doute par rapport à la gestion de l'équipe: j'en fais trop, je vais trop vite, je lui mets trop de pression? Je lui ai même demandé «Manu, je peux faire quoi?». «Pas grand-chose» m'avait-il répondu. D'un côté, je fulmine intérieurement de voir notre binôme à la dérive. De l'autre, je me mets à sa place: autant dans sa tête que dans ses jambes, ça doit être le chaos. Alors autant ne pas en rajouter… Il est certainement plus à plaindre que moi.

Ce n’est pas agréable ni pour toi ni pour moi. Ce n’est pas comme ça qu’on voyait l’aventure

Cabane de Louvie, on décide de repartir. On sait que la nuit va être très longue. Pour rallier la base de vie de Fully, l'organisation annonce 10 h 15 pour les plus lents. Nous, on tape raisonnablement sur 12 h: toute une nuit de galère et d'interrogations au programme…. On reprend la route après un repas et une sieste de 30 minutes. Mais Manu ne parvient pas à relancer la machine. On discute de ce qu'on va faire. Il voudrait encore y croire. On tente de poser les choses de manière objective. «Ce n'est pas gai, réagit-il. Ce n'est pas agréable ni pour toi ni pour moi. Ce n'est pas comme ça qu'on voyait l'aventure». À un moment, on se fait déposer sur place par un groupe d'Asiatiques. Je leur demande quand ils ont quitté Louvie. Réponse: une bonne demi-heure après nous, et, déjà, ils nous dépassent. Ce n'est plus jouable…

On programme la fin de l'aventure quelques heures plus loin au refuge de Mont-Fort après près de 200 km et 15 000 m de D +. J'en ai les larmes aux yeux… Je suis déçu et vexé dans mon ego de trailer (et l'ego d'un coureur peut souvent être aussi haut que certains sommets). Je savais aussi que cette décision allait aussi en décevoir plus d'un à la maison. Confirmation par Séverine lorsque je lui annonce la nouvelle au téléphone: « vous arrêtez? Ouh, il y en a qui font une drôle de tête ici…» Manu s'excuse, mon visage est fermé mais, dans mon for intérieur, je ne lui en veux pas. Je sais pertinemment bien qu'il a tout fait pour continuer. Le règlement stipule que deux coureurs doivent franchir l'arrivée ensemble. Si on avait été à trois, peut-être que Manu aurait arrêté plus tôt. Mais il a voulu aller au plus loin tant pour lui que pour notre équipe.

Jamais, je n’avais vécu la frustration de voir mon dossard coupé, amputé d’un code-barres et qui m’a envoyé dans l’anonymat des DNF. Ces «do not finish», des athlètes pas à leur niveau, des mecs qui ont vu trop grand? Je n’ai pas pu aller au bout de cette PTL. Pourtant, cette course dans l’ombre de la machine UTMB m’a fait vibrer pendant près de 100 heures.

 La vache aux yeux bleus?
La vache aux yeux bleus?

Abandonner, c'est grave docteur? Très honnêtement, j'aurais imaginé mon premier abandon comme une épreuve douloureuse, un sentiment d'échec qui m'aurait remué les tripes au point de rentrer la tête basse à la maison. Mais cela n'a pas vraiment été le cas. Depuis cet arrêt, les commentaires étaient plutôt chaleureux sur les réseaux sociaux, les amis et collègues me félicitent. Cet échec serait ressenti comme une petite victoire? À chaque fois, j'esquisse un «je n'ai pas fini. J'aurais bien voulu aller plus loin». Dans la douleur, dans l'enchaînement impitoyable des difficultés, dans l'absence de sommeil, on comprend que notre échec reste un petit exploit aux yeux de beaucoup. De mon côté, je rentrerai mon dossier d'inscription pour la PTL 2020 et on démarrera à trois. Parce que cette PTL, ce n'est pas un trail, c'est une aventure hors-norme… Parce que cet échec n'en est finalement pas vraiment un. Je préfère retenir ces 200 kilomètres qui m'ont passionnés plutôt que cette ligne d'arrivée que nous n'avons pas atteinte.

 Le terrain de jeu de cette PTL est particulièrement engagé et exigeant.
Le terrain de jeu de cette PTL est particulièrement engagé et exigeant. ©Agence Photo Zoom
 L’équipe «Gilets jaunes» des Célestes
L’équipe «Gilets jaunes» des Célestes

Au départ, notre équipe a fait route commune avec «la classe biberon» des coureurs Célestes. Deux équipes avec qui on a passé de bons moments et qu'on retrouvait aux ravitos jusqu'au km 82 à Morgex. Renaud, Antoine, William, Victor et Christophe sont allés au bout. Toutes les équipes célestes sont d'ailleurs allées jusqu'au bout (avec une superbe 3e place pour les Patrouilleurs, une première place dames pour Anne et Stéphanie). Et pour compléter la longue liste de finishers liégeois, on ajoutera aussi Isabelle et Stéphane ainsi que Jean-François et Éric.

On a tenté de s'accrocher à d'autres équipes mais on ne tenait pas le coup bien longtemps. On se faisait décrocher assez rapidement. Sur la PTL, contrairement aux autres trails, on passe du temps avec les autres coureurs, on discute aux ravitos, on se donne un coup de main (merci pour le prêt d'un bâton, merci pour le stick pour les lèvres…). Il y a quelque chose d'exceptionnel dans cette épreuve. Lorsqu'on croisait des randonneurs et qu'ils nous adressaient un «bonne course», je répondais avec le sourire « plutôt bonne ballade».

 On a été largement servi en caillasse…
On a été largement servi en caillasse…

La difficulté, l’épuisement sont des ingrédients qui forgent le socle de cette communauté PTL. Le rythme rend aussi les coureurs plus accessibles, moins dans leur bulle de lutte contre le chrono afin de gagner une place à tout prix. Les bénévoles ont largement contribué à la mise en place de cette atmosphère. Ils passaient parfois des heures interminables, dans le froid, dans la nuit à nous attendre au sommet des grosses difficultés, ils étaient aux petits soins dans les refuges. Chapeau bas et merci…

Enfin, il y a ce parcours qui donne le sentiment de vivre un véritable exploit. Des ascensions interminables (plus de 2 000 D + d'une traite), de la technicité (caillasse, pierrier, dénivelé, passages dangereux), du ludique (traversée de glacier, passage de crêtes…). Du dangereux aussi: en témoigne ce coureur roumain qui hésitait à repartir de Fully. Ses jambes étaient bonnes mais il avait vraiment eu peur dans la descente de la Tête des Établons. Bref, quand vous remplissez le formulaire d'inscription à la PTL, si on vous demande de faire état de vos aptitudes en montagne (et en alpinisme), ce n'est pas à prendre à la légère.