Le Tournai d’avant: le tube du canon rappelle le merci portugais aux Belges

Ce tube de bronze posé au rez-de-chaussée du musée d’Histoire Militaire de Tournai ne paie pas de mine. Son histoire est cependant étonnante.

Étienne Boussemart

Ce canon fut au service de Belges au Portugal. Car les souverains étrangers lorgnent jadis volontiers vers notre petit pays où ils recrutent des hommes fuyant un quotidien médiocre, quitte à y laisser la vie. Gardes Royales Wallonnes en Espagne de 1702 à 1809, volontaires (1861 et 1867) au Mexique en soutien à l’empereur Maximilien et son épouse Charlotte, fille du roi Léopold 1er de Belgique.

Des régionaux présents ? Oui, aussi au Portugal.

 Le tube de bronze, déposé sur le sol du musée d’Histoire Militaire, garde le souvenir d’une odyssée belge.
Le tube de bronze, déposé sur le sol du musée d’Histoire Militaire, garde le souvenir d’une odyssée belge. ©ÉdA

Pagaille

1830 et l’indépendance belge, c’est l’Union sacrée, l’héroïsme des volontaires… Or, la mise sur pied de l’armée belge en fin 1830 fut tout sauf une sinécure ; il fallut deux ans pour l’organiser car "nos unités d’infanterie comprennent un nombre important d’éléments turbulents, encombrants et indisciplinés". L’engagement de volontaires en faveur de dona Maria II, souveraine du Portugal, est bienvenu.

 Le colonel Le Charlier ne vivait que pour l’armée et le combat. Il en mourra sur la route du Mexique.
Le colonel Le Charlier ne vivait que pour l’armée et le combat. Il en mourra sur la route du Mexique. ©ÉdA

Plusieurs corps y sont en campagne dès 1932. Le "Tournai d’avant" ne se penchera que sur 1934 avec les Tirailleurs Portugais (mais belges) de Le Charlier.

Désigné commandant par le ministère de la Guerre, le major Pierre Joseph Le Charlier (1797-1847) possède des états de service aussi longs qu’étonnants.

Il est en Belgique en 1830, crée en 1831, l’efficace Légion belge de Londres. Ce qui n’empêche pas son capitaine de le traiter de "v éritable aventurier" et "d ’homme le plus indiscipliné de l’armée". Mais Le Charlier impose son autorité à des troupes cosmopolites qui ont toute confiance en lui. Il meurt en 1847 dans le naufrage de son bateau qui le transporte au Mexique où naissait une révolution

 Exemple d’un mortier Coehorn en service au Portugal avec sa caisse de chargement.
Exemple d’un mortier Coehorn en service au Portugal avec sa caisse de chargement. ©ÉdA

En enfer

Le 29 février 1834, s’embarquent 1100 hommes, 80 lanciers, deux canons de trois livres et deux mortiers à la Coehorn portables sur mulets qui se joignent à la division du général Da Bandeira. Le 29 février 1834, en route pour les Algarves (Sud) pour une lutte complexe contre les "Caçadores" ou partisans et l’armée ennemie. Marches, contremarches, prise de villages, victoires et échecs, c’est le lot de cette campagne.

Nos tirailleurs se sont magnifiquement comportés. Bien qu’abandonnés par l’intendance, incapable de leur fournir du pain ou des uniformes (Le Charlier en fit faire à ses frais) et la solde payée avec des mois de retard sans correspondre aux grades.

Au 31 mai 1834, la guerre ayant cessé, Le Charlier sollicite le retour en Belgique et le paiement des arriérés. Le contingent défile devant la reine Maria II le 5 janvier 35. Puis les 664 Tirailleurs désireux de rentrer (200 restèrent) furent transbordés jusqu’à mars 35 et casernés à Nieuport.

Et ce canon ?

Le Charlier ramène son artillerie qui lui est offerte. Un canon et les mortiers (disparus après 1847) décorent son jardin de l’Espinette. Un second canon "est offert par le colonel Le Charlier avec approbation du roi Léopold 1er à la batterie d’artillerie de la Garde civique de Tournai afin de commémorer la bravoure et la bonne conduite des jeunes tournaisiens".

Quels Tournaisiens ? les patronymes sont rares mais sont là-bas François Bergé (1810-1836), Stanislas Poutrain (1809-1839) et Auguste Molle (1808-1874), ainsi que d’autres restés inconnus.

Voici le cadeau. Six hommes et trois chevaux vont quérir le canon à Ostende et le convoient avec fierté le 21 juin 1935 devant une foule énorme et enthousiaste. Le canon, complet avec affût et roues prend place vers 1936 sur la butte de l’hôtel que les artilleurs viennent d’acheter rue St-Martin. C’est là qu’il tonne pour les fêtes communales, anniversaires et visites royales.

Le bois de l’affût n'a pas résisté et seul le tube intégra la tour Henri VIII puis le musée d’Histoire militaire.