Casterman Tournai : une véritable bible des années Tintin à Tardi

Florian Moine raconte le vingtième siècle de l’éditeur-imprimeur tournaisien Casterman. Passionnant.

Géry Eykerman
 L’ouvrage sera en librairie à partir du 6 octobre.
L’ouvrage sera en librairie à partir du 6 octobre. ©- 

Vingt-six ans après l’essai de Serge Bouffange sur les 150 premières années de Casterman ( Pro Deo et Patria Casterman, 1776-1919), Florian Moine publie la suite chronologique sous le titre Casterman de Tintin à Tardi 1919-1999.

Visite d'Hergé chez Casterman en 1976. À gauche Louis-Robert Casterman [Archives Casterman, archives de l'État de Tournai]
Visite d'Hergé chez Casterman en 1976. À gauche Louis-Robert Casterman [Archives Casterman, archives de l'État de Tournai]

Comme un polar

Il s’agit de sa thèse d’histoire présentée à Paris I, Panthéon-Sorbonne. Dit de la sorte, ça pourrait faire peur. Mais pas du tout, l’ouvrage est d’une lisibilité parfaite. On y est happé comme dans un excellent policier dont on connaîtrait l’issue, voire certains pans de l’histoire… Ce qui est passionnant, c’est le chemin: tout est balisé, documenté. L’auteur a épluché les archives Casterman conservées à Tournai aux Archives de l’État… implantées sur le site même de ce qui fut Casterman.

Plus que Casterman

C’est l’histoire de Casterman donc, mais, enlevez les noms et c’est celle de toute entreprise qui connaît des phases de développement, de transformation, d’adaptation, d’apogée, de plafonnement, de ralentissement, de relance, d’écrasement, de scission, de revente, de dernier espoir, etc. Il y a des audaces maîtrisées, des coups dont on ne savait pas qu’ils s’avéreraient de génie, des ratés aussi. Parfois, les hommes qui ont eu le nez creux semblent plus tard avoir perdu tout flair. Les "ouverts" d’hier peuvent devenir les "conservateurs" du lendemain.

Le siège social de Casterman, rue des Soeurs Noires à Tournai [Archives Louis-Donat Casterman]
Le siège social de Casterman, rue des Soeurs Noires à Tournai [Archives Louis-Donat Casterman]

Inexorablement, génération après génération, dans une entreprise familiale, l’actionnariat « s’éparpille façon puzzle » au point de ne plus former d’image cohérente.

Quand on a dit tout ça, on n’a pas encore parlé des relations sociales, de type paternaliste, au sein d’une industrie (l’imprimerie), ni du lien individualisé avec les auteurs (l’édition), des auteurs parfois aussi déroutants que talentueux.

Florian Moine arpente tous les terrains !

Casterman avant Tintin

Au lendemain de la Grande Guerre, Casterman édite et imprime nombre de livres, d’inspiration catholique, à l’usage des familles, et des enfants (sages), tels les "livres de prix". Catholique, l’éditeur est pragmatique, et s’il faut modifier tel ou tel détail pour gagner un marché, ma foi, le client est roi.

L’homme qui promeut cette culture, c’est Charles Lesne, le bras droit que s’est choisi Louis Casterman. Lesne qui va amener et fidéliser Hergé à la maison. Cela étant, à l’époque, la figure tutélaire de la littérature jeunesse chez Casterman, c’est Jeanne Cappe ( Astrid, la reine au sourire).

Tintin au pays des bottins

Dans le même temps, l’imprimerie grandit. Gérard Casterman a décroché le marché des annuaires téléphoniques et d’autres contrats avantageux.

En 1958, les générations 5 et 6 de la famille Casterman : à gauche, les « imprimeurs » Gérard et Jean-Paul, à droite, les éditeurs Louis-Robert et Louis.
En 1958, les générations 5 et 6 de la famille Casterman : à gauche, les « imprimeurs » Gérard et Jean-Paul, à droite, les éditeurs Louis-Robert et Louis.

Au moment le plus inattendu, en pleine guerre, les ventes de Tintin décollent sous l’effet du passage à la couleur. Il fallait bien ça… C’est que les Casterman s’alarmaient d’un Hergé attentiste. S’interrogeant sur la nature de la collaboration de Hergé: « Il faudra voir comment elle sera jugée. S’il écope, tant pis », grince un Charles Lesne très agacé.

France protectionniste

Après la guerre, Casterman, déjà présent à Paris depuis la mi-XIXe, élargit de plus en plus son terrain de jeu à la France où l’on "ignore" que la maison est belge. Sauf du côté des douanes. Car si impossible n’est pas français, protectionniste l’est deux fois plutôt qu’une. La capacité de négociation de Louis Casterman (celui qui fut deux fois bourgmestre de Tournai) et l’Europe en construction ont raison des obstacles hexagonaux.

Casterman, porté par le succès de Tintin, puis celui de Martine, multiplie les initiatives éditoriales (documentaires, romans jeunesse et adultes), certaines avec succès, toutefois limité dans le temps, d’autres à perte.

Après la guerre, Casterman édite encore des ouvrages et revues d’inspiration catholique mais de conviction progressiste, avant d’effacer toute confessionnalisation de son catalogue.

Prospectus _Entrez dans l'aventure AS_ [Archives Casterman, archives de l'État de Tournai]
Prospectus _Entrez dans l'aventure AS_ [Archives Casterman, archives de l'État de Tournai]

Mutations en pagaille

Avec le temps, la concurrence se multiplie tous azimuts. L’image animée, la télé font de l’ombre au livre. Astérix monte en puissance. D’autres éditeurs prennent des parts de marché. Le merchandising devient une discipline à part entière. Le monde se fait multimédiatique. Il faut, il faudrait, nouer des alliances. Les "grands groupes" s’élargissent de plus en plus. Les temps sont durs pour les maisons "indépendantes".

Pour conserver une imprimerie qui compte, des investissements considérables sont consentis. Ce qui limite les possibilités dans le secteur édition, en pleine(s) mutation(s). Des opportunités passent…

À suivre

Pourtant, vers les années 80, Casterman gagne encore une superbe partie avec À suivre, revue BD d’exception. Succès critique total, moindre en librairie, mais compensé par la vente des albums (Pratt, Tardi, Comès…) qui en sont issus.

Néanmoins, le ver est dans le fruit. Tintin continue à se vendre mais dans des proportions moindres. Il faut faire des choix. Rester indépendant ? S’associer pour certains métiers du livre (comme la distribution)? Avec qui et dans quels secteurs ? Question cruciale pour les actionnaires: à qui confier les clés ?

Un choix est fait… Des cadres historiques sont poussés vers la sortie, d’autres arrivent. Ont-ils précipité la chute ? À une exception près, ils ne l’ont pas freinée.

Casterman Gallimard

Finalement, le volet éditions est revendu à Flammarion, lui-même avalé par l’italien RCS lequel, quelques années plus tard, cède Flammarion et donc Casterman au français Madrigall (groupe Gallimard). Casterman, qui avait été longtemps tenu pour le "Gallimard de la BD", est désormais dirigé par Charlotte Gallimard.

Florian Moine est l’auteur d’un ouvrage qui passionnera tous ceux qui de près ou de loin ont connu l’épopée Casterman à Tournai.
Florian Moine est l’auteur d’un ouvrage qui passionnera tous ceux qui de près ou de loin ont connu l’épopée Casterman à Tournai.

L’imprimerie disparaît

En dépit de l’injection d’une bonne partie du capital provenant de la revente de l’édition, l’imprimerie tombe en faillite. Ses activités sont achetées en 2002 par deux entreprises voisines, Evadix (très majoritairement) et Lesaffre. Evadix constitue une filiale "Casterman printing" mais la déclare aussi en faillite en 2016.

Un Moine qui châtie bien

Florian Moine relève qu’en Belgique la fin de l’imprimerie a fait beaucoup plus de bruit que le passage de l’édition sous pavillon étranger. Certes, l’imprimerie employait davantage de personnel (278 au moment de la faillite), mais le capital culturel était logé au premier chef dans l’édition…

Puis il enfonce le clou, car s’il salue l’accueil reçu à Tournai, il note: "L’absence de valorisation par les pouvoirs publics d’un fonds (d’archives) aussi exceptionnel, tant par sa taille que par sa richesse, dit quelque chose du manque de considération des pouvoirs publics pour le patrimoine laissé par ces industriels du livre qui ont contribué à la prospérité de la Belgique et à son rayonnement culturel à l’international."

« Casterman de Tintin à Tardi 1919-1999 ». Florian Moine, Les Impressions nouvelles, 524 p. 29,5 €. Sortie en librairie le 6 octobre. ISBN 978-2-87449-991-3