Le Tournai d’avant: trois aventuriers dans les galeries de Louis XIV

Des fouilles réalisées à la rue Despars ces derniers mois ont découvert de nouvelles galeries Louis XIV. Au siècle dernier, un défi un peu fou ouvrait une partie du réseau, côté Ruquoy.

Étienne Boussemart

La citadelle de Louis XIV est bâtie sur 73ha. Un colossal ouvrage défensif pentagonal consistant en une caserne sur la butte aplanie de la Haute Batterie, de larges fossés munis d’emplacements de tirs depuis les galeries souterraines pour fusiliers ou canons de forteresse, de hautes levées de terre en protection avec, autour, esplanade et glacis.

 Sur le site de l’asile ou CRP, les Frères de St-Bernard nivellent les ouvrages hors-soL.
Sur le site de l’asile ou CRP, les Frères de St-Bernard nivellent les ouvrages hors-soL. ©ÉdA

Les sièges de 1709 et 1745 ont laissé des traces; moins cependant que l’abandon de Tournai en tant que place force après 1863. Alors que tombent portes et murailles des XIIIe et XIVe siècles, le génie belge étudie les effets de la dynamite au quartier de la Justice pendant que tout ce qui dépasse du sol (les montanes chères aux rambiles) est nivelé.

 Plan de 1815 avec repères des bastions, des rues. Le Nord est en bas
Plan de 1815 avec repères des bastions, des rues. Le Nord est en bas ©ÉdA

Sur ce sol aplani, des constructions s’élèveront tel dès 1973, le logis militaire rue de la citadelle avec, lors des travaux, la découverte d’une galerie du XVIIe qui sera rétablie avec accès via un puits vertical rue de Mesgrigny; même découverte en face du CRT (asile), le tout ici étant comblé sans autre recherche.

Notre quotidien se fait d’ailleurs l’écho d’un steak-frites de scouts dans une salle, sans doute sous le CRP. Dans les milieux férus d’Histoire, les commentaires vont bon train.

Un trio sous terre

Parmi ces passionnés amoureux de leur ville, ces découvertes suscitent une intense curiosité. Et, en mai 1975, Étienne, guide de la ville, emmène deux amoureux du patrimoine local et hommes de bon sens sous terre.

 Parfois, il faut se faire tout petit pour passer l’éboulis.
Parfois, il faut se faire tout petit pour passer l’éboulis. ©ÉdA

Des bottes, une torche électrique mais ni casque, ni plan. Il fallait oser. Ils descendent l’échelle verticale. À gauche, la galerie est inondée sur une hauteur de 40 cm; le trio prend à droite. Et, après un premier coude de la chicane, l’émerveillement.

Devant eux, dans la lueur tremblotante de leur torche s’ouvre une longue galerie; intacte, murs et voûtes en berceau sont en pierre de Tournai, un travail soigné, impeccable malgré les siècles.

 Surprise, des salles de riques, ouvrages hollandais 1816-1823.
Surprise, des salles de riques, ouvrages hollandais 1816-1823. ©ÉdA

Ils avancent, découvrent à droite un diverticule de défense avec ses meurtrières; un peu plus loin, un éboulis, facile à contourner. La galerie de circulation n’est pas large, un bon mètre, estiment-ils, mais parfois elle s’élargit pour créer une salle.

Combien de temps errent-ils dans ce labyrinthe? Des heures. Le trio en sortira à mi-hauteur du talus situé face à Ruquoy mais côté ville. Poussiéreux, boueux, mais heureux, totalement.

 Un orifice dans le talus, le salut pour le trio d’explorateurs en 1975.
Un orifice dans le talus, le salut pour le trio d’explorateurs en 1975. ©ÉdA

Un atout touristique?

Ce que ces explorateurs ont découvert dépasse de loin leurs espérances. Mais, justement, cette immensité – et ils n’en ont parcouru qu’une petite partie – les laisse perplexes. C’est tellement grand, si peu facile d’accès, que des moyens énormes semblent nécessaires.

Les décennies passent. Le guide n’a jamais oublié ce site exceptionnel enfoui. Lors de rencontres ponctuelles avec le bourgmestre Christian Massy, il lui a décrit ces salles, ces galeries avec peut-être, des possibilités d’en faire une attraction touristique. ( NDLR: Lecteurs, ne souriez pas, si l’on n’est pas un peu fou, rien ne se fait).

 Galeries de pierre uniquement, maçons et carriers furent réquisitionnés.
Galeries de pierre uniquement, maçons et carriers furent réquisitionnés. ©ÉdA

Des édiles se montrent intéressés. Surtout Georges Ladavid, échevin des travaux qui est un enfant de Saint-Piat et qui a joué dans les "montanes". Évidemment, il faudra bien des rencontres, des courriers, des projets avortés ou retenus avant d’arriver au pied du mur. Concrètement, la ville s’est prise d’intérêt pour ce projet, ce dont témoignent les agencements consentis pour alléger, autant que faire se peut, la pénibilité du travail. La chronique en rendra compte.

Premier coup de pelle le 28 mars 1998 (à suivre).