Des lettres, pour signer l’enfance

Photographe du silence, Jean-François Spricigo est l’auteur d’un recueil de lettres, qui révèle l’âge blanc et ses fibres sensibles.

Françoise LISON
Des lettres, pour signer l’enfance
page Livres (haut) ©EdA

L'enfance est le terrain de jeux le plus ciblé des romanciers et des poètes. Celui des écorchures et des orages. L'auteur des «Lettres à Quelqu'un » l'aborde en tenue de gamin, très près des premières émotions et découvertes, à l'heure où la distance n'a pas encore dompté le regard.

Seul et singulier

À travers une trentaine de lettres adressées à un adulte, l'enfant confie des impressions à l'encre fauve, qui pourraient être celles de tous. Leur lecture invite à entrer dans un pays intime, dénué de nostalgie. Il s'agit de révéler cet écolier qui vit à plein temps le présent, racontant un voyage en train, le mariage d'une cousine, une séance de cinéma. Cette approche personnelle est celle d'un être qui investit avec gravité chaque moment de son existence, avec l'intuition de l'éphémère. «Toute mémoire est fiction », confie Jean-François Spricigo qui considère la sagesse comme une capacité d'émerveillement. C'est bien là qu'il emmène le lecteur, sur les traces d'un petit garçon comme les autres. Sa différence? Lui seul sait déjà qu'il ne s'inscrit pas dans la cohorte bêlante à laquelle on souhaiterait l'annexer.

Il ne se rebelle pas. Il monologue à sa guise, s'interroge sincèrement sur les êtres et les choses, l'arbre et le vent, suspecte les grands d'accepter la perte et le compromis. À leur insu, il se construit une mémoire avec autant de billes que de plaies. La vie le gifle mais le captive. Son itinéraire d'artiste, il l'apprivoise sans l'éteindre. Il trouve de petits arrangements avec cet appel intérieur. «Chaque fois que le train s'arrête, je me fige, l'œil rivé sur le paysage qu'encadre le pourtour de la fenêtre. Parfois je dois me reculer d'un siège pour avoir le bon point de vue, aussi j'ai l'impression de peindre. »

Partagé entre la hâte de grandir et la peur de perdre l'enfance, le jeune auteur des lettres observe avec férocité «la horde du monde». Ses proches et tant d'autres, absorbés, digérés, noyés. Cependant, c'est à l'un d'eux qu'il écrit «Qui pourrait me comprendre, à part vous? » et confie son projet de «photographier depuis son ventre, c'est comme passer une radio, ça révèle l'intérieur, sans douleur». Des images en noir et blanc accompagnent le recueil. Elles en prolongent l'essentiel, cette force intuitive et neuve qui court plus loin que la mémoire.