Une peinture représentant le Christ barbu avec des seins de femme

À l’Hôpital Notre-Dameà la Rose (Lessines), un étonnant tableau nous montre un Jésus gisant, avec une poitrine et un large bassin féminins.

Pascal Lepoutte
Une peinture représentant le Christ barbu avec des seins de femme
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Plutôt que de Christ androgyne, il préfère parler du corps de Jésus « exprimant à la fois des attributs physiques (virilité masculine et fécondité féminine) des deux sexes» : le conservateur de l'Hôpital Notre-Dame à la Rose confirme que cette huile sur bois vraisemblablement de la fin du XVIe siècle interpelle les visiteurs. Certains se déplacent d'ailleurs à Lessines spécialement pour la découvrir; d'autres, par contre, ne parvenant pas «à rentrer dans le cheminement qui leur est proposé », repartent choqués par cette œuvre, rarissime, dont la présence apparaît en effet bien étrange dans un ancien couvent, même dans le berceau du surréalisme à la Belge.

Jésus, homme et femme

Il est acquis pourtant que son auteur n'avait, en aucune façon, voulu provoquer ou blasphémer, mais évoquer la «nature nourricière» du Christ, d'un Jésus à la fois homme et femme, père et mère de l'humanité. Il répondait d'ailleurs plus que vraisemblablement à une commande de la communauté religieuse et de sa dame prieure. « Les gens sont toujours étonnés. Ce sont des images auquel le public n'est plus habitué. La mentalité des Occidentaux moyens que nous sommes s'est beaucoup refermée. Des choses qui étaient admises par les religions sont passées par des filtres et des entonnoirs pour faire place à une approche plus restrictive, estime Raphaël Debruyn: dans l'iconographie et la spiritualité médiévales, on trouvait plus facilement ce type d'images là. Puis est venue la Contre-Réforme …» Deux autres exemplaires, des copies, de cette Lamentation autour du Christ sont recensées dans le nord de la France mais l'originale se trouve à Lessines: elle a toujours figuré parmi les collections du musée.

Une fois ressortie des réserves de l’Hôtel-Dieu, l’œuvre avait toutefois placé l’équipe muséale dans l’embarras: quelque chose semblait «clocher». Ainsi, les jambes n’étaient pas proportionnelles au torse du crucifié…

Pas une maladresse de l’artiste

Puis, un jour, au début des années 90, le tableau va partir à Gand afin d'y être restauré: «Bart Verbeke nous a appelés en disant: "Il se passe quelque chose, il y a un surpeint qui a été placé sur la poitrine pour cacher les seins féminins ". Ce Christ difforme ne l'était donc du tout, mais cela explique pourquoi on rencontrait des difficultés avec ce corps qui semblait différent, ses hanches larges et de petits pieds mais un torse plus viril, se souvient Raphaël Debruyn. On se demandait alors: " Mais qu'est-ce qu'il a foutu ce peintre? C'est une œuvre de belle composition, avec des couleurs réussies, et il a raté le personnage principal… "».

On imagine qu’à une certaine époque, la peinture n’eut pas l’heur déplaire à un évêque de Tournai ou à un archevêque de Cambrai de passage à Lessines…

Plusieurs symboliques peuvent être relevées dans le tableau: l'intercession, l'allaitement spirituel «divin » (avec le doigt posé sur le mamelon), le renversement des valeurs et des qualités attribuées aux hommes (« Jésus sauveur et incarnation de toute l'humanité, aussi bien homme que femme »), la compassion, la fidélité absolue au Christ, etc. Ou l'idée de faire partie d'une famille, nourrie par un même sein: en entrant à l'Hôpital, les novices trouvaient en Jésus un époux mystique, mais aussi une nouvelle fratrie: elles devenaient unies de cœur et d'esprit dans l'amour de Dieu…

À l’heure où la «question du genre » est au cœur du débat public, ce tableau servira de fil conducteur à une journée de réflexion (voir ci-dessous) tombant à point nommé.