Le Tournai d’avant: Ville et ouvriers paient le déclin du tapis

Une odyssée trop belle ? la Manufacture de tapis envahit les châteaux des souverains d’Europe, protège ses ouvriers, avant de sombrer à jamais.

Étienne Boussemart

Piat Lefebvre est un industriel moderne, précurseur, qui ne craint pas de solliciter le soutien des maîtres de Tournai en 1781. Il fabrique " des mocades, tapis et point de Hongrie, entreprend de fabriquer des tapis d’Aubusson, tapis veloutés et d’ameublement " qui sortent des 54 métiers servis par huit cents ouvriers.

 La colonnade de la façade créée par bruno Renard en 1811.
La colonnade de la façade créée par bruno Renard en 1811. ©EdA

Clients fortunés

Ce succès lui permet d’obtenir du gouvernement que les tapis étrangers soient taxés à 25% et qu’un prêt de 50.000 florins, vite remboursé, lui soit accordé.

Le vaste domaine des sœurs Clarisses acheté en 1786 lui offre l’espace nécessaire pour ses ateliers, sa teinturerie, son moulin à retordre. Cette ruche a le mérite d’être " une merveille sur le plan de l’organisation intérieure, où artistes et ouvriers cohabitent sans confusion dans une belle hiérarchie de talents, de grades et de pouvoirs dans une propreté hollandaise (sic) ", écrit un journaliste.

 Carte publicitaire dite Carte porcelaine.
Carte publicitaire dite Carte porcelaine. ©EdA

C’est durant l’Empire français que cette manufacture connaît son plus grand développement avec des succursales à Paris, Bruxelles, Anvers. Les souverains européens et même américains, titulaires de grandes fortunes, ont à cœur de garnir leurs châteaux de tapis de Tournai. Napoléon 1er inonde ses palais de productions tournaisiennes.

Le plus prestigieux est, sans contexte, le tapis dit "de la Légion d’Honneur" qui ornait le cabinet de travail de l’Empereur. Livré en 1812, de façon savonnerie (poils ras), il coûta 16.000 francs. Le dessin est de Bruno Renard, lequel réorganise la façade rue des Clarisses, ajoutant au-dessus du portique une série de statues.

 Chaque propriétaire eu à coeur d'imprimer ses propres publicités, les plus plus élégantes possibles.
Chaque propriétaire eu à coeur d'imprimer ses propres publicités, les plus plus élégantes possibles. ©EdA

Protection sociale

Point noir: des enfants de six à douze ans " y travaillent sous les ordres d’un indicateur qui indique à la brigade placée près de lui le nombre et la couleur des ponts, données répétées à voix haute par la jeune équipe ".

Cette note déplaisante est pourtant gommée en partie par le rôle social instauré par l’entreprise. Le règlement de 1807 environ est un modèle pour l’époque.

 Tapis de la Légion d'Honneur destiné à l'Empereur Napoléon 1er.
Tapis de la Légion d'Honneur destiné à l'Empereur Napoléon 1er. ©EdA

En synthèse: "T out enfant mâle est reçu dès sept ans; Il est fait ouvrier à 25 ans; L’ouvrier est payé selon l’ouvrage réalisé avec gratification si l’ouvrage est soigné, il peut recevoir jusque 36/francs/semaine; Des pensions sont payées dans certains cas particuliers, à leur veuve et enfants mineurs; Ces pensions sont payées par une caisse de secours alimentée par des fonds des propriétaires, d’une retenue d’un centime/semaine des ouvriers, d’une rétribution obligatoire des livranciers; Les ouvriers malades sont traités à l’hôpital, reçoivent des secours et sont nourris un certain temps à une table dans la manufactur e."

Plus d’acheteurs

Les guerres napoléoniennes ont coûté très très cher à tous ces États qui y ont participé; n’oublions pas l’hécatombe humaine et financière qui se répercute sur le commerce de luxe. La Manufacture en paie le prix fort et très vite: en 1815, l’an de Waterloo, il n’y a plus que mille cinq cents ouvriers pour satisfaire un carnet de commandes qui se vide.

Un sursaut survient sous le régime hollandais avec de belles commandes pour les palais royaux de Laeken, La Haye, Bruxelles ou la ville de Harlem avec rinceaux, allégories des sciences et des arts relatant les grandes époques, imprimerie, croisades, sièges, emblèmes des arts civils et militaires.

Le 6 septembre 1828, la société Lefebvre cède son avoir qui devient la firme Shumaker, Overman et Cie. Malgré les efforts méritoires des nouveaux propriétaires et diverses modifications dans la firme, celle-ci fut cédée en 1867 à la Société Générale, ferma ses portes en 1887 et fut détruite.