Toussaint: la végétalisation des cimetières est en marche (photos)

Depuis plusieurs années, nos cimetières sont en train de sortir un à un de la grisaille et de prendre de belles couleurs vertes. Après les pluies d’incompréhension, voici venu le beau temps de la satisfaction. La verdurisation des cimetières est en marche. Explications avec le «Monsieur Cimetière» de la Région wallonne.

Toussaint: la végétalisation des cimetières est en marche (photos)
Les pelouses de dispersion du cimetière de Robermont, à Liège, ont été aménagées avec soin et créativité. ©© Jacques Duchateau

C'est en 2002 que Xavier Deflorenne a été chargé par la Région wallonne de mettre en place une Cellule de gestion du patrimoine funéraire. Depuis lors, il arpente les cimetières et multiplie les contacts avec les responsables afin de les guider vers une gestion plus respectueuse de l'environnement. Une vision historique et un avis très éclairant.

Xavier Deflorenne, qu’est-ce qui a déclenché la mue des cimetières?

Deux décrets wallons sont à l’origine de cette transformation. Le premier, en 2009, a conduit à la mise en place d’une gestion dynamique des cimetières. Il s’agissait de réapprendre aux Communes à gérer ceux-ci en toute intelligence dans un but économique mais aussi de réaffectation, avec l’idée de service à la population. Le deuxième, en 2014, annonçait la fin de la pulvérisation des produits phytosanitaires (fongicides, herbicides et insecticides) pour le 1er juin 2019. Rappelons que ces produits ne sont pas si anciens; ils ont fait leur entrée chez nous après la Seconde Guerre mondiale lorsque, avec l’aide américaine, l’agriculture s’est industrialisée. Ce texte européen, qui portait sur l’ensemble du paysage communal, donc aussi sur les cimetières, a attiré l’attention des Communes sur la difficulté de gérer ceux-ci sans avoir recours à ces produits nocifs à la fois pour la nature et pour l’homme. S’il y a eu peu de réactions relatives à cette interdiction dans l’espace urbain (talus, trottoirs, parcs…), il n’en a pas été de même pour les cimetières.

 Au cimetière de Robermont, à Liège, les larges allées en graviers ont été semées de graminées.
Au cimetière de Robermont, à Liège, les larges allées en graviers ont été semées de graminées. ©© Jacques Duchateau

Pourquoi?

Parce que cette interdiction a attiré l’attention de la population sur l’état d’entretien des sites et parce qu’historiquement, depuis la fusion des communes, les cimetières étaient les oubliés de la gestion communale. En 1977, les édiles se sont vus contraints de gérer non plus deux ou trois cimetières mais entre cinq et… trente!

Depuis la fusion des communes, les cimetières étaient les oubliés de la gestion communale.

Non seulement les Communes ne disposaient pas de personnel en suffisance, mais le rôle des fossoyeurs avait été minimisé. Les ouvriers que l’on envoyait dans les cimetières, parfois en guise de punition, ont été contraints d’y travailler pendant de très longues années sans avoir été formés et sans faire l’objet d’un suivi. Ils se bornaient à pulvériser sans beaucoup de discernement, une ou deux fois par an. C’était très pratique et la population était contente puisque les cimetières étaient propres! Mais ce n’est pas la propreté qui fait la qualité des cimetières. Aujourd’hui, la plupart sont dans un état catastrophique. Certains sont même devenus de véritables chancres funéraires. L’interdiction de pulvérisation n’a fait que mettre en évidence la dissonance des approches selon chaque commune.

 Certains cimetières pourraient paraître à l’abandon. Mais le travail de végétalisation comporte plusieurs phases et peut prendre du temps.
Certains cimetières pourraient paraître à l’abandon. Mais le travail de végétalisation comporte plusieurs phases et peut prendre du temps. ©© Jacques Duchateau

Que s’est-il passé suite à ce nouveau décret?

Certaines Communes sont passées à l'action et se sont attelées à la végétalisation de leurs cimetières dès 2015, mais beaucoup d'autres ont préféré attendre. Il faut rappeler que le politique a peur de déplaire à la population. Avec l'arrivée des réseaux sociaux, prompts à dénoncer les mauvaises actions comme les bonnes, cette peur s'est accentuée. Donc, en 2015, quand on a annoncé aux Communes qu'elles ne pourraient plus utiliser de pesticides nulle part et qu'il faudrait trouver d'autres solutions, beaucoup de responsables se sont dit: «Attendons de voir ce qui va se passer ailleurs. Laissons les autres essuyer les plâtres, ce sera plus facile pour nous après. Il est possible qu'au vu des réactions, il faudra faire marche arrière…»

L’inertie a prévalu dans une sorte de logique humaine de gestion communale. Mais c’était oublier le temps de réaction de la population: il faut compter trois ans pour que la verdurisation se mette en place et, pendant ce temps, elle clame son mécontentement. Après trois ans, elle se rend compte qu’un cimetière vert, c’est beau, cela a même un côté apaisant. Les Communes qui ont réagi rapidement ont ainsi servi de garants à celles qui étaient réfractaires. Parallèlement, ces dernières ont fini par prendre conscience qu’il était strictement impossible, dans le contexte actuel, de se passer de la verdurisation, que rester dans un cimetière minéralisé était intenable sans adjuvants chimiques et qu’il fallait passer à l’action. D’autant que, depuis 2019, il y a des contrôles et des amendes à la clé! Mais un retard de trois ans sur le temps d’une législature, c’est lourd à gérer! La végétalisation ne se fait pas dans un claquement de doigts.

 Le petit cimetière de Neuville-sous-Huy est un agréable lieu de promenade.
Le petit cimetière de Neuville-sous-Huy est un agréable lieu de promenade. ©© Jacques Duchateau

Il y a quand même beaucoup de cimetières, aujourd’hui, qui commencent à récolter les fruits de cette nouvelle gestion. Certains sont très verts et très jolis. Ils commencent à ressembler à des parcs où il fait bon se promener.

Mais au XIXe siècle, les cimetières étaient des parcs! Ils étaient végétalisés et peuplés d’arbres. Des cimetières comme celui de Robermont, à Liège, et celui de Mons étaient des arboretums à portée pédagogique. À cette époque, le cimetière était un lieu de promenade qui diffusait des thématiques sociales telles que l’importance de la famille et l’implication de chacun au sein de sa communauté. Les monuments funéraires révélaient donc la valeur des gens et les cimetières agissaient comme des ciments sociaux. C’est pour inciter les gens à se déplacer devant les tombes et se nourrir de ces liens sociaux que l’on a transformé les cimetières en parcs. Ceux-ci étaient alors conçus comme des endroits où l’on venait pour se recueillir mais aussi pour réfléchir à son rôle dans la société.

 Le cimetière de d’Humain.
Le cimetière de d’Humain. ©© Jacques Duchateau

En conclusion?

Je regrette souvent l’incapacité communale à communiquer avec la population, qui est à la base des réactions négatives. Des outils ont cependant été mis en place. Ecowal et Adalia sont des cellules financées par la Région wallonne qui ont été créées dans le cadre de l’anticipation de l’interdiction de 2019 afin d’accompagner les Communes dans celle nouvelle gestion. Si la première joue un rôle de conseiller en matière d’aménagement, la deuxième propose des modes d’entretien respectueux de la nature mais aussi des outils de communication. Il suffit de demander. De toute façon, pour le résumer simplement: nous n’avons plus d’autre choix!

 Le cimetière de Fauvillers.
Le cimetière de Fauvillers. ©© Jacques Duchateau

Ohain, un cimetière exemplaire

Une piscine pour les poissons, des tremplins chauffés pour les amphibiens, des hôtels pour les insectes, des maisonnettes pour les abeilles, des crèches pour les oiseaux… Le cimetière d’Ohain, à Lasne, est un petit paradis vert pour tous ses locataires.

 Supplément Toussaint 2021 – Cimetière d’Ohain © Jacques Duchateau
Supplément Toussaint 2021 – Cimetière d’Ohain © Jacques Duchateau ©© Jacques Duchateau

Venez découvrir Lasne, ses vieux villages authentiques, ses vallons et collines bucoliques, ses chemins champêtres, ses golfs magnifiques, ses espaces de bien-être et ses… cimetières verts! Ces derniers jouissent en effet d’une telle réputation qu’il est arrivé qu’un car débarque devant leurs grilles une délégation d’édiles et de citoyens venue de l’Ardenne profonde afin d’admirer ces lieux étranges et interpellants.

«Quand la Région wallonne a décidé de lancer l'opération "Cimetière Nature" en 2015, elle a pris le cimetière d'Ohain comme exemple et objectif à atteindre car il était déjà végétalisé et très bien aménagé, explique Marie Sengier, écoconseillère à Lasne. Cela fait de nombreuses années que notre Commune mène une politique en faveur de l'environnement et réfléchit globalement à l'aménagement de ses cimetières qu'elle essaie de transformer en parcs. En 2002-2003, le cimetière de Maransart avait déjà gagné un prix aux Funeral Awards, notamment parce qu'on y avait planté des arbustes à fleurs et des arbustes indigènes. C'est à cette époque que nous avons arrêté complètement la pulvérisation dans nos cimetières et commencé à remplacer le gravier par des chemins enherbés.»

 La mare du cimetière d’Ohain.
La mare du cimetière d’Ohain. ©© Jacques Duchateau

Étape par étape, l’opération charme s’est étendue dans les sept cimetières de la petite commune du Brabant wallon. Et quand le décret «zéro phyto» est arrivé et que le label cimetière vert a été créé, tous étaient déjà en ordre. La gestion différenciée avait fait son œuvre. Et les réticents de la première heure – généralement des personnes âgées – étaient devenus les plus fidèles ambassadeurs des cimetières verts.

Une mare, un ponton, des crapauds… «Ohain a été pris comme exemple parmi nos cimetières car il cumulait plusieurs atouts. Il est en partie enclavé dans un bois et offre une vue magnifique sur l'église et le village situés en contrebas. Il est aussi le seul à avoir une mare. Nous l'avons aménagée lorsque nous avons agrandi le cimetière, parce que nous voulions participer à la sauvegarde de la biodiversité et des biotopes. Comme nous savions que des crapauds accoucheurs en voie de disparition vivaient aux alentours, nous avons posé des pierres au bord de la mare afin qu'ils puissent s'y réchauffer. Nous avons aussi construit un ponton et aménagé d'un côté de celui-ci une "parcelle des étoiles", de l'autre des caves urnes. Nous avons aussi semé du gazon et planté des arbustes.»

 Au cimetière d’Ohain, il y a même des ruches.
Au cimetière d’Ohain, il y a même des ruches. ©© Jacques Duchateau

Sept cimetières labellisés niveau 3

L'évolution des réglementations telles que l'obligation d'installer des ossuaires, le projet d'embellissement des pelouses d'honneur, le programme wallon de réduction de pesticides ou encore le plan Maya ont encouragé les gestionnaires à mener des actions similaires dans les autres cimetières.«Chacun d'eux ayant ses spécificités au niveau de la faune et de la flore, nous avons adapté nos aménagements afin de les préserver et les mettre en valeur. Ainsi, au cimetière de Lasne, qui est visité par des abeilles solitaires, nous pratiquons un fauchage tardif. Et dans les bancs pour les visiteurs, nous avons prévu des espaces pour que les hérissons ou les crapauds puissent venir s'abriter…»

En douteriez-vous? Cette gestion différenciée pratiquée depuis tant années dans les sept cimetières lasnois leur a valu à tous le label «Cimetière Nature» de niveau 3. Elle permet aujourd’hui aux familles de se recueillir dans un écrin naturel, fait la fierté des édiles et des habitants et attire des curieux par cars entiers (là, on exagère un peu).

 Le cimetière d’Ohain.
Le cimetière d’Ohain. ©© Jacques Duchateau

Biodiversité toujours

Deux hôtels à insectes «4 étoiles» ont été construits à deux points diamétralement opposés du cimetière, et une rangée de ruches – garnies par les enfants des écoles communales qui ont ainsi été sensibilisés au rôle joué par les abeilles – installée dos au bois à proximité d'arbustes et de plantes mellifères. Mais les oiseaux n'ont pas été oubliés non plus. Marie Sengier: «Sur le calvaire, installé au milieu du cimetière, nous avons placé un nichoir à chouettes effraies et trois nichoirs à chauve-souris. Et, dans le muret en briques qui délimite l'ancien cimetière du nouveau, nous avons laissé des interstices pouvant servir de petits nichoirs pour les mésanges.»

 Un des hôtels à insectes du cimetière d’Ohain.
Un des hôtels à insectes du cimetière d’Ohain. ©© Jacques Duchateau

Une piscine pour les poissons, des tremplins chauffés pour les amphibiens, des hôtels pour les insectes, des maisonnettes pour les abeilles, des crèches pour les oiseaux… Le centre de villégiature local a-t-il prévu quelque chose pour les ruminants? «Heu… Comme il y a des chevreuils dans le bois d'Ohain, nous avons préféré poser une simple clôture autour du cimetière plutôt que l'enfermer entre quatre murs. Ces animaux peuvent ainsi venir nous dire bonjour de temps en temps à travers le treillis.»

 Le cimetière d’Ohain.
Le cimetière d’Ohain. ©© Jacques Duchateau