Pierre de Froidmont : « Être pro, je me disais que ce n’était pas pour moi »

Pierre de Froidmont (25 ans) revient chez lui, ce 5 juin 2022, sur l’Ardennes Trophy (VTT). Depuis sa dernière participation, en 2019, celui qui a grandi à Theux est passé professionnel, voyant sa vie changer.

Interview : Antoine Vidua

Pierre de Froidmont, après avoir grandi chez BH – Wallonie, tu roules en 2022 comme professionnel chez Team KMC Orbea. Une des meilleures structures mondiales pour le VTT. Qu’est-ce qui change dans ta vie quotidienne, ces derniers mois?

En 2021, je vivais encore chez mes parents, à La Reid.J’étais nourri, logé, blanchi, c’était facile (rires) . Maintenant, je suis avec ma copine dans un appartement à Battice. Si je peux me consacrer à 100% au vélo, je dois me prendre davantage en main: faire les courses, le linge, préparer à manger. La vie normale, en fait (sourire) ! Au niveau du sport, par rapport à quand j’étais aux études, je suis beaucoup plus flexible. Je bosse comme un indépendant. Je reçois mon programme pour la semaine et puis je m’arrange comme je le veux, notamment en fonction de rendez-vous (kiné ou autres). J’y gagne en qualité d’entraînement. Je ne suis pas sur 30 minutes, je vais rouler avec l’esprit libre. Pour la récupération, c’est également idéal de ne pas avoir à travailler ou étudier en parallèle. Bref, pour le moment, c’est génial: je me lève tous les jours en sachant que je vais faire ce que j’aime et qu’il s’agit de mon boulot. Quand ce ne sera plus le cas, j’aurais du mal à continuer la compétition, honnêtement. Bon, après, il faut trouver un juste milieu et ne pas uniquement rouler et passer le reste de ma journée dans le divan, sur mon téléphone.

Comment t’occupes-tu quand tu n’es pas sur le vélo?

Via l’Adeps, je suis une formation de langue en ligne. J’essaye de me connecter une heure par jour. J’aime bien aussi sortir marcher, prendre l’air. Ça me détend les jambes en me faisant penser à autre chose.

Comment ta copine vit-elle la situation? Cycliste pro, c’est une vie à part…

Je crois que ça va. Quand je suis à l’appart, je peux faire ma part de boulot. C’est aussi un luxe que j’ai avec ma situation. Ce qui est plus compliqué, c’est quand je ne suis pas là pendant une ou deux semaines, qu’elle se retrouve seule ici, parfois en plus en étant en congé.Et puis il n’y a rien à faire: quand le vélo va, tu es de bonne humeur, confiant, ouvert. Mais quand c’est moins bien, j’ai besoin d’être un peu seul, je suis plus à fleur de peau. Il faut s’en rendre compte.

Je devrais être prolongé de deux ans chez Orbea: l’objectif de l’équipe est de nous amener aux JO de Paris.

Si tes performances étaient déjà bonnes sur le vélo, tu avais à cœur d’obtenir ton diplôme en éducation physique, finalement obtenu en septembre 2020.

Quand j’étais aux études, je ne pensais pas décrocher un jour un contrat pro dans le cyclisme. Une fois mon diplôme en poche, j’ai même envoyé quelques CV, pour directement bosser. Puis j’ai eu mon contrat temps plein avec l’Adeps. Sans lui, j’aurais travaillé.

 Le néo-Batticien Pierre de Froidmont en action.
Le néo-Batticien Pierre de Froidmont en action. ©© Team KMC ORBEA

Est-ce que tu envisages de sortir un jour du monde du vélo, pour travailler dans l’enseignement?

À la base, je pensais que oui… mais je me rends compte, maintenant, que ça sera compliqué. Quand je repense à mes cours, je me dis que si je devais me retrouver devant une classe, je serais un peu perdu. Si j’ai la chance de rouler encore quelques années, je ne me vois pas ensuite aller frapper à la porte des écoles à presque 30 ans, sans expérience. Plus j’avance et plus je me dis que j’aimerais bosser dans le vélo, peut-être dans un rôle comme Brice Scholtes à la fédération (NDLR: le Sprimontois y est directeur technique) .

Tu as terminé trois fois dans le top 15 sur les trois premières manches de coupe du monde de la saison. T’attendais-tu à arriver à un si bon niveau à 25 ans?

Je ne sais pas… Je n’ai jamais fait les choses dans l’optique de devenir pro, d’être avec les meilleurs.Je me disais que ce n’était pas pour moi. J’ai progressé d’année en année. C’est chaque fois un étonnement, de mon côté, d’être à un tel niveau. Je ne sais pas jusqu’où je peux aller, mais je suis déjà content de ce que j’ai réalisé.

L’argent est à la limite la dernière chose qui m’intéresse: ce n’est pas du tout ça qui me fait avancer.

En 2024, les Jeux Olympiques se déroulent à Paris, quasi à domicile pour les Belges donc. C’est une réelle ambition d’y être, après avoir loupé Tokyo?

Je mentirais si je disais que je n’y pense pas, que je m’en fous. Je devrais bientôt être prolongé de deux ans chez Orbea: l’objectif de l’équipe est de nous amener aux JO de Paris, oui. C’est super de me dire que mon rêve m’est offert sur un plateau: d’ici là, je serai payé pour rouler, j’aurai du bon matériel, etc. Pour l’instant, j’y ai peut-être ma place, mais nous ne sommes qu’en 2022. Ça se jouera à la pédale. Pour moi, être aux JO changerait ma vie. Ce serait l’aboutissement de quelque chose.

Quand on est Pierre de Froidmont, est-ce possible de vivre de manière correcte du VTT?

J’ai deux revenus, cette année. Un temps plein avec l’Adeps, comme un employé classique. Puis j’en reçois un, un peu moins élevé, d’Orbea. Les deux combinés, je m’en sors pas mal, je gagne mieux que si j’étais dans l’enseignement. Je sais payer mes frais et mettre de côté – pas des milliers d’euros, mais c’est déjà bien. Je suis conscient que tous les jeunes n’ont pas cette chance. Vu mes résultats, j’espère renégocier mon contrat un peu à la hausse, même si je ne gagnerai jamais autant qu’un très bon routier. Sans l’Adeps en soutien, je peux rentrer chez mes parents (rires) . Mais l’argent est à la limite la dernière chose qui m’intéresse: ce n’est pas du tout ça qui me fait avancer.