Son récit dormait à l'abbaye

Pendant quinze ans, Denis Moreau a servi dans l'armée napoléonienne. Son récit au jour le jour a été exhumé à Maredsous.

Bruno MALTER

C'est un grand cahier recopié à la main. Il est conservé dans la section précieuse de la bibliothèque de l'abbaye bénédictine de Maredsous. Son auteur? Un anonyme ou presque : le sergent Denis Moreau, Français de la région de Blois qui a servi dans l'armée française de 1794 à 1809. Sous la République et sous l'Empire.

Son récit nous est parvenu par l'entremise d'un prêtre français, venu passer la fin de sa vie à l'abbaye. À son décès, il a confié différents effets personnels, dont ce récit au fort parfum de canon. L'historien Étienne Guillaume a exhumé ce récit, jusqu'alors inédit. Il s'est aussi appuyé sur les écrits de Gustave Maison, aujourd'hui décédé, et d'Yves Moerman, qui a étoffé l'ouvrage d'une riche iconographie. Sur les pages de gauche, les auteurs ont rédigé des notices historiques qui permettent de resituer dans son contexte le journal de campagne de Denis Moreau, qui se déploie sur les pages de droite. Le soldat écrivait phonétiquement, le récit a été réécrit avec la bonne orthographe. «Le plus difficile, explique Étienne Guillaume, consistait à identifier les lieux et les localités traversées. Il s'agit parfois de simples lieux-dits» . Yves Moerman opine du chef : «À l'époque, on ne trouvait pas de plaque à l'entrée de chaque village. Nous avons pratiquement tout identifié, excepté pour ce qui concerne la traversée de la Moravie, très complexe» .

Le récit de Denis Moreau a très certainement été rédigé au jour le jour avant d'être retranscrit à son retour de guerre.

Paradoxalement, l'aspect militaire passe au second plan. Denis Moreau, qui a pourtant participé à trente batailles, ne verse pas souvent dans la stratégie. Peu de récits lyriques dans le chef de ce soldat expérimenté qui fut pourtant blessé à deux reprises à la jambe et au pouce. Son récit, façon road book, est d'abord celui d'un voyageur : il consigne soigneusement les lieux par où il passe, le nombre de jours où il y réside, les distances en lieues entre deux étapes.

Ça et là, il truffe son récit d'anecdotes, en particulier sur le pain.L'angoisse de la pénurie... Plus encore que la peur de l'ennemi, c'est la crainte de la disette qui taraude la soldatesque.

Moreau n'a pas les yeux en poche. Dans le Mâconnais, il note que les femmes portent de petits chapeaux. Lors du passage du mont Cénis, il rapporte cette façon originale de prévenir les voyageurs de l'imminence d'une tempête de neige : deux canons sont disposés de part et d'autre de la vallée. Ils tonnent pour avertir les voyageurs d'attendre la fin de la tempête...

Parfois, le soldat se transforme en touriste, quand il décrit la beauté des fontaines qui encadrent la place Saint-Pierre à Rome ou qu'il décrit les fouilles entamées sur le site d'Herculanum. Pour ce fils d'agriculteur, ce devait être un spectacle incroyable.

Mais la vie des soldats est d'abord rythmée par les attaques et contre-attaques, mais surtout les longues marches forcées pouvant aller jusqu'à 8 lieues (une cinquantaine de kilomètres), havresac au dos et sabots aux pieds pour ne pas trop user les souliers.

Les auteurs du livre ont fait le compte. En quinze ans, Denis Moreau aura parcouru quelque 23000 km. Son périple l'aura conduit de la France à l'Italie, en passant par la Belgique, l'Allemagne, les Pays-Bas, la République tchèque. Un Européen avant l'heure.