Entre deux confidences, Jérémy Ferrari dézingue le système

L’humoriste originaire de Charleville-Mézières, véritable star internationale, a fait salle comble jeudi soir à Rochefort avec «Anesthésie générale». L’artiste s’est livré devant son public, évoquant les troubles qui l’animent. Il a aussi été question de gestion de la crise. Et il est loin d’être tendre…

Entre deux confidences, Jérémy Ferrari dézingue le système
Jérémy Ferrari a présenté jeudi à Rochefort son «anesthésie générale». ©(Laura Gilli
Interview : Aurélie Moreau

Standing ovation après près de deux heures trente de spectacle. C’est clair, l’humoriste français a marqué les esprits. Sa prestation – véritable performance scénique – interpelle. Entre sa tentative de suicide qu’il aborde ouvertement, son hyperactivité, son abstinence face à l’alcool et son franc-parler concernant la crise que nous venons de traverser, Jérémy Ferrari n’a pas de tabou. À la fois drôle, trash, touchant, grinçant, piquant, il se confie à son public, comme à un ami proche. Et joue au yo-yo avec les émotions.

Il ouvre les portes à de multiples questionnements, provoquant le débat. Troublant.

Jérémy Ferrari, quelle performance scénique! Vous arrivez à vous reposer entre les dates?

C’est clair que la tournée me fatigue beaucoup car les nuits sont courtes et donc peu réparatrices. C’est un spectacle très physique, comme une compétition sportive. C’est pour cela que je fais beaucoup de sport.

Deux heures trente de spectacle, un record?

J’ai toujours fait long. Mais cette fois, je m’étais dit que je tiendrais sur moins de deux heures. Et puis il y a eu le Covid, et j’ai ajouté une partie de spectacle. Mais les gens ont l’air de rester avec moi, donc…

Vous retrouvez le rythme après ces mois d’arrêt?

On sent que c’est encore frais, qu’on rejoue depuis pas longtemps. Il faudra encore une dizaine de dates avant de retrouver le rythme exact…

Un rythme très soutenu…

Le spectacle est construit pour que des chapitres s’ouvrent et qu’on ressente des chocs émotionnels, comme dans un film. Toutes les demi-heures, j’essaie de changer de style, de sujet, d’émotion.

Le spectacle est dense, vous balancez beaucoup d’infos très documentées…

Tout ce que je dis dans le spectacle (ou presque, il faut le voir sur scène pour comprendre, NDLR) est vrai. Lorsque je choisis d’aborder un sujet, la santé dans ce cas, je réalise tout un travail de recherche, je creuse, je réfléchis, je lis et j’arrive sur scène avec un avis objectif. C’est vrai que je balance beaucoup d’infos. C’est d’ailleurs pour cela que plein de gens viennent revoir le spectacle. Peut-être que sur les 120 000 places vendues, ce sont les 2000 mêmes qui reviennent (rire).

Vous vous mettez à nu devant le public. Pourquoi nous raconter tout ça? Qu’est-ce que cela vous apporte?

Je ne le fais pas vraiment pour moi, même s’il n’y a jamais rien de complètement désintéressé. Quand j’ai fait cette tentative de suicide, cette cure de désintox, et que j’ai appris que j’étais atteint de trois ou quatre maladies depuis tout petit, c’était un choc. Trois ans plus tard, je me sentais mieux. J’ai retrouvé une vie normale. J’ai commencé à écrire ce spectacle sur la santé et je me suis dit que je ne pouvais pas ne pas parler de ce qui m’est arrivé. Car cela a bouleversé mon existence. J’ai pensé que mon témoignage allait aider énormément de gens. J’essaye de proposer un spectacle sincère et courageux, tout en essayant d’être le plus drôle possible. Parce que les gens viennent avant tout pour rire.

On pourrait croire que quelqu’un comme vous ne peut pas aller mal…

C’est pour ça d’ailleurs que des gens parfois ne me croient pas. Quand on pense à un alcoolique, on pense à quelqu’un avec un nez rouge accoudé à un bar. Mais il y a aussi des gens qui dysfonctionnent à cause de l’alcool, qui se cachent pour boire. Je voulais montrer qu’il est important de ne pas avoir honte de cette maladie. Car c’en est une. À l’époque, j’ai voulu me flinguer alors que j’avais tout pour être bien. Tout marchait. À 31 ans, j’avais la vie devant moi. Et pourtant, j’allais très mal. Je prouve que l’argent et la réussite ne font pas le bonheur mais qu’il faut un truc personnel pour aller bien. Je veux faire passer le message que, quel que soit le problème que vous avez, vous pouvez vous en sortir.

Vous êtes quelqu’un d’assez torturé…

Je pense qu’on peut dire ça…

Comment ne pas sombrer à nouveau et se préserver?

Je travaille encore beaucoup sur moi. J’ai changé ma façon de vivre, je mange sainement, j’ai arrêté de boire, j’ai arrêté la drogue, le café, les médocs, je fais énormément de sport et je m’entoure de gens bienveillants. Je tente d’apaiser mes rapports sociaux, de travailler sur moi pour être le plus sympa et le plus diplomate possible. J’essaye d’être plus cool. Dans la vie, rien n’est simple. On a tous un jeu de carte au départ et on joue chacun les cartes comme on peut.

Vous êtes un perfectionniste…

C’est clair que si je bafouille une fois pendant le spectacle, pour moi la représentation est ratée. Il faut que j’apprenne à me détendre…

Lorsque vous abordez le Covid, vous attaquez le système de santé français, vous pointez ses dysfonctionnements, vous nous mettez en garde face à la désinformation. Vous avez l’art de semer le doute et de générer des débats…

Créer du débat, c’est le but. Je fais exprès par moments d’être dans la provoc, de faire peur. Et de pouvoir dire ensuite «vous m’avez cru». Dans ce spectacle, je provoque ce sentiment de peur. C’est une émotion que je n’avais jamais explorée sur scène avant.

Et pourtant, malgré tout ce que vous balancez, on ressort du spectacle le cœur léger…

C’est important. Le but c’est de dire que finalement ça va et qu’on peut s’en sortir.

Vous avez un rituel avant de monter sur scène?

J’aime faire une petite méditation de quelques minutes. Ensuite, je saute, je tape dans le vide. Le spectacle demande énormément d’énergie. Chaque fois, je me dis que je ne suis pas assez en forme pour assumer. Et à chaque fois, le public me donne une énergie incroyable. C’était encore le cas ici à Rochefort.

Vous avez d’autres projets en ce moment?

Avec mon associé, on va sortir un jeu de société «État d’urgence» qui consiste à gérer une épidémie sans réelles compétences, tout en gardant la confiance du peuple. C’est un jeu de stratégie composé de cartes qui relatent des faits liés au Covid avec une série de boulettes, bourdes, etc. La sortie est fixée au 28 octobre prochain. On a déjà reçu des milliers de commandes.

D’autres envies pour la suite?

Je vais tourner un premier gros film cet été, une comédie assez noire. J’incarnerai le personnage principal. J’ai attendu longtemps, mais j’ai eu raison d’attendre et de faire le choix du bon projet. Je ne cède jamais à la facilité. Je voulais une certaine originalité. C’est quelque chose de nouveau, dans lequel je n’ai pas encore fait mes preuves.

Forest National se profile…

J’y suis déjà allé, mais je ne l’ai jamais fait seul. En France, je fais des zéniths lors de chaque tournée. On verra si les Belges suivent. J’espère ne pas me planter.