Comment l’Islande nous a bouffé notre statut de chouchous
Normalement, les chouchous du foot européens, ça devait être nous «les p’tits Belges», avec notre génération dorée et virevoltante. Et là, les Islandais nous ont piqué notre place…
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Publié le 30-06-2016 à 09h28
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Chers Amis Islandais,
C’est vraiment pas sympa ce que vous faites. Normalement, ça devait être nous la nouvelle coqueluche de l’Europe. Ça devait être nous, la Belgique, le petit Brésil européen où il pousse plus de petits prodiges au kilomètre carré que de chicons.
Nos Hazard, De Bruyne, Witsel et autre Ferreira-Carrasco devaient être les «incroyables talents » de l’Euro 2016.
Et puis, vous êtes arrivés, au départ comme avec un statut d'invités presque folkloriques. Avec vos barbes de bûcherons, vos tignasses de métalleux nordiques. Pour en arriver là, pour prendre place dans votre premier «Euro », vous aviez certes éliminé les Hollandais, au passé prestigieux mais en fin de cycle, un demi-exploit donc, de quoi susciter la curiosité mais sans plus.
Vos premiers matches furent courageux. Match nul contre les Portugais. Et Cristiano Ronaldo, la Kim Kardashian du foot, qui vous rend sympathique à force de vous toiser et de vous mépriser. Vous vous êtes arrachés ensuite pour battre l’Autriche, mais le football, c’est bien connu, ça se joue à 11 contre 11 et à la fin, ce sont les Autrichiens qui perdent.
Et puis il y a eu cet exploit contre une équipe d’Angleterre prometteuse mais qu’on aurait dit tétanisée par les affres du Brexit voté quelques heures auparavant.
Et depuis, il n'y en a plus que pour vous. D'autant que vous allez jouer la France dimanche pour une place en demi-finale. Vous avez semé le doute chez les autochtones. Des noms comme Payet, Giroud, Gignac ou Cabaye, c'est bien mais ça n'inspire guère la crainte. Tandis que Bjarnason, Gunnarsson, Sigurosson… on imagine tout de suite des gaillards d'une autre trempe, plein de santé, musclés (vous avez vu les rentrées en touche islandaises?), solidaires, durs au mal. On vous prête des pouvoirs magiques. Comme les Normands d'Astérix, il paraît que vous ignorez la peur!
Et puis on se pose des questions. Comment un pays de 300 000 habitants qui n'a que 100 footballeurs professionnels émerge-t-il à ce niveau? On parle du miracle islandais, bien au-delà du foot. On vous présente comme cette petite nation exemplaire qui a laissé les banques faire faillite en 2008 (au lieu de les renflouer aux frais du contribuable) et qui est en plein boum depuis.
Nous voudrions dès lors tous être Islandais. Ça doit être sympa, le pays est si beau, si pur, si sauvage, si préservé de la pollution. Certes les soirées d'hiver doivent être un peu longues parfois, à deux pas du cercle polaire. L'agenda culturel ne doit pas déborder de propositions affolantes (Bjork, toujours Bjork). Mais des bouchons routiers qui paralyseraient chaque jour l'Islande? Ça doit être impossible! Des quartiers radicalisés fabriquant des jihadistes par parquet de douze? Aucune nouvelle à ce sujet en provenance de Reykjavik. Des centrales nucléaires fissurées et des tunnels mal entretenus en Islande? Rien n'a bruissé! On semble plus en sécurité au pied de vos volcans qu'à Thiange ou à Doel!
Et puis il y a vos merveilleux supporters. 10% de la population islandaise serait descendue jusqu'en France pour faire le «Hou » dans les gradins. Le «Hou », ce chant aux allures d'incantation tribale et qui semble troubler le jeu de l'adversaire.
Et nous les Belges? Ben, à cause de vous, on passe presqu'inaperçus. Pourtant nos supporters sont nombreux aussi et incroyablement sympas. Mais au premier tour, les Irlandais déjà leur avaient volé la vedette, devenant la coqueluche des Français. Nos commentateurs télé sont enthousiastes (et friands de jeux de mots), mais les pétages de plombs de leur collègue islandais Gudmundur Benediktsson ont fait le buzz et sont déjà entrés dans la légende.
Et sur le plan football, oui, le match contre la Hongrie a fait impression. Mais il succédait à deux semaines de «Belgium-bashing » de la part des experts du monde entier. On a juste sauvé la face.
On plaisante maintenant sur une possible finale Belgique - Islande. Mais on ne la souhaite pas car les chouchous, c'est pas nous, c'est vous. Avec votre entraîneur dentiste à mi-temps (détail qui vous rend modestes et attachants dans ce monde ravagé par l'argent). Ce serait présenté comme le duel des jeunes multimillionnaires belges trop choyés (et qui fument en cachette parfois!) contre les courageux Vikings élevés à la dure et nourris au hareng.
Toute la planète serait derrière vous!