Exploit de la BD namuroise, Saint-Germain des morts de Denis Bodart est réédité: « Un album bricolé dans une grande naïveté, honnête » (extraits)

Adulé par ses pairs mais trop rare, le dessinateur Denis Bodart revient sur le devant de la scène BD avec la réédition de son premier album : Saint-Germain des morts. Un polar coup de poing. Rencontre.

Alexis Seny
 La couverture de ce polar dans le monde des arts fait volte-face mais garde sa férocité.
La couverture de ce polar dans le monde des arts fait volte-face mais garde sa férocité.

Bonjour Denis, près de 40 ans plus tard, voilà que ressort Saint-Germain des Morts aux passionnées Éditions du Tiroir. L'éditeur nous le résume ainsi: "L'étrange famille Sanjeski déborde de spleen et de ratages à répétition. Une famille qui se croit et se sent persécutée par un tueur, qui sait parfaitement que les assassinats sont des meurtres avec préméditation. Un privé est lâché dans la tourbière, Richard Dombret. Une affaire qui lui plaît, une rémunération qui l'allèche. Et nous voici lancé dans les mystères de Paris, qui suent dans le germanopratin." Et si vous nous remettiez dans l’ambiance de la création de ce premier album ?

Nous étions en 1984. Je venais de terminer, au bout de deux années qui m’avaient peu intéressé, mon régendat de professeur de dessin. Mon truc, c’était la BD. C’est alors qu’avec Alain Streng, namurois lui aussi et ami de la famille - il était juriste et animateur d’une émission littéraire sur une radio locale -, nous nous sommes lancés dans cette histoire. C’était bricolé dans une grande naïveté, et en même temps une honnêteté à toute épreuve. Mon bagage, à l’époque, n’était pas fameux.

Exploit de la BD namuroise, Saint-Germain des morts de Denis Bodart est réédité: « Un album bricolé dans une grande naïveté, honnête » (extraits)
©Alain Streng/Denis Bodart

Mais vous avez trouvé un éditeur.

C’était beaucoup plus facile que de nos jours. C’était réglé en deux coups de cuillère à pot. Bédéscope était un petit éditeur qui a réussi à publier des auteurs marquants !

C’est Christian Lallemand des passionnées Éditions du Tiroir qui est donc venu vers vous avec ce projet de réédition ?

Je n’avais jamais rouvert Saint-Germain des Morts avant cette proposition. Et, à vrai dire, pour moi, de prime abord, ce n’était pas l’idée du siècle de ressusciter cet album dans lequel on sentait tous mes défauts, mon inculture de l’anatomie, notamment. Christian me proposait de faire dix pas en arrière. Pour lui, Saint-Germain des Morts, c’est LE premier roman graphique ! Ce n’est pas mon avis. J’avais peur de devoir défendre, assumer ce premier album alors que je me suis depuis longtemps emberlificoté dans un souci du détail et de la perfection assez idiot. Mais Christian m’a proposé d’en faire une version actualisée, de montrer qu’il y avait eu une vie entre l’époque de Saint-Germain et aujourd’hui.

Alain Streng/Denis Bodart/Tanguy Bodart aux Éditions du Tiroir
Alain Streng/Denis Bodart/Tanguy Bodart aux Éditions du Tiroir ©Alain Streng/Denis Bodart/Tanguy Bodart aux Éditions du Tiroir

Mais, quand je revois ces pages, je me dis qu’il y avait quelque chose. Un aspect de mon travail qui est encore bien présent aujourd’hui, dans la composition des planches, la recherche de plans, qui tient plus du cinéma. Celui de minuit que j’aimais. J’y ai vu des classiques: Les enfants du paradis, Casque d’or, Les yeux sans visage.

En BD, ma culture à l’époque, c’était Gaston, Les Tuniques Bleues, la bande dessinée façon petit théâtre. Mais j’étais déjà influencé par des gens qui ont fait la révolution comme Frank Le Gall, Yves Chaland, Andréas, Didier Conrad, Jean-Claude Mézières, mais ça ne se sentait absolument pas dans mon travail.

La force, c’était le scénario d’Alain, qui tenait bien la route, en compagnie de ce privé qui n’a quasiment rien de français et lorgne plutôt de l’autre côté de l’Atlantique. Le style Streng, qui n’appartenait qu’à lui (NDLR. il est décédé des suites du Covid) c’était au cordeau, il en émanait un parfum capiteux, une poésie macabre avec pas mal d’humour aussi. J’ai compris la facilité de travailler avec un tel scénariste.

Exploit de la BD namuroise, Saint-Germain des morts de Denis Bodart est réédité: « Un album bricolé dans une grande naïveté, honnête » (extraits)
©Denis Bodart

Cette réédition s’est quand même faite.

Je m’étais tout de même mis en tête de tout redessiner ! Remarquez, c’est plus facile de redessiner que de dessiner. Finalement, j’ai laissé tomber, ça m’aurait pris trop de temps. Mais il y avait quelque chose à faire, avec des idées qu’on ne peut avoir que quand on a un peu vécu. Moi, en 1984, j’étais tout content de faire un album bien écrit. Finalement, j’ai crayonné quelques planches, avec mon bagage d’aujourd’hui, en bonus de cette version 2022.

Et il y a une nouvelle colorisation.

De Tanguy Bodart, mon voisin de bureau dans l’atelier de la Baie des Tecks (au sein des Abattoirs de Bomel, voir plus bas), avec qui je n’ai... aucun lien familial. C’est un excellent dessinateur. L’album original et ses couleurs étaient dans leur jus, en mettre de nouvelles était une autre façon de soutenir le dessin. Pas facile, cela dit, avec un dessin en construction, fait de tellement d’imprécisions. Le papier de maintenant, lui, est de bien meilleure qualité.

Exploit de la BD namuroise, Saint-Germain des morts de Denis Bodart est réédité: « Un album bricolé dans une grande naïveté, honnête » (extraits)
©Alain Streng/Denis Bodart/Tanguy Bodart aux Éditions du Tiroir

Il y a aussi des extraits de crayonné d’une histoire avec le même héros.

Et je ne sais plus du tout de quoi elle parlait.

Ça aurait pu être la troisième histoire, alors ?

Oui, la suite directe se passait plutôt du côté de la mer du nord. J’en ai réalisé trois planches avant qu’on ne se rende compte que ça n’allait pas. Du coup, nous avons changé de décor pour partir à Venise, avec une comtesse russe. Il était question de faire ça en couleurs directes.

Mais il y a bien une histoire dans le même univers qu’Alain avait réutilisée avec un autre dessinateur, Frédéric Nandrin, Un privé en enfer.

En tout cas, dans cet album, il y avait une urgence de dessiner, une fulgurance.

Je me posais sans doute bien moins de questions, c’est certain. Peut-être ai-je recommencé l’une ou l’autre planche, alors qu’à l’évidence j’aurais pu tout refaire. Il y a des choses bizarroïdes. Mais j’apprenais le métier, sur le tas. Et je n’ai jamais cessé de le faire. À chaque fois que je me remets à dessiner, j’ai l’impression de tout réapprendre, de repartir à zéro. « Oui mais pas du même zéro, à chaque fois », me disait Vincent Zabus, avec lequel je travaille. Saint-Germain, en l’occurrence, c’est mon premier zéro. Si on ne pratique pas, l’art se perd vite.

Exploit de la BD namuroise, Saint-Germain des morts de Denis Bodart est réédité: « Un album bricolé dans une grande naïveté, honnête » (extraits)
©Alain Streng/Denis Bodart/Tanguy Bodart aux Éditions du Tiroir

Connaissiez-vous Paris, ou ce Saint-Germain sortait-il surtout de votre imagination ?

C’était Paris-sur-Meuse, surtout. En 84, je ne connaissais rien du monde. J’avais bien une vague idée de la vie dans le quartier latin, mais rien de plus. Vraiment, nous étions incultes mais en ne doutant de rien. Nous étions totalement innocents.

Tellement que votre album s’est retrouvé en lice à Angoulême, pour l’Alfred du meilleur premier album 1986, l’un des prix les plus prestigieux du Neuvième Art !

Ce fut une grosse surprise et un bel exploit. Nous étions quatre en lice. Finalement, ce fut Jean-Claude Götting qui fut récompensé. Ça pouvait être un piège, ça mettait la barre haut alors que nous étions arrivés tranquillement. C’était comme une demande d’exigence pour la suite.

Qui vous a rattrapé ?

Oh, pas immédiatement. La suite était déjà en route, tout allait bien. Puis est arrivée la première séance de dédicaces, à côté d’un artiste nommé Alec Severin. Il avait un an de moins que moi. Je passais ma langue pour réussir une pauvre dédicace, lui dessinait une charge de cavalerie ou une course de voitures comme de rien. Il avait une connaissance de l’anatomie qui dépassait tout.

Exploit de la BD namuroise, Saint-Germain des morts de Denis Bodart est réédité: « Un album bricolé dans une grande naïveté, honnête » (extraits)
©Denis Bodart

Et là, tout s’est effondré et j’ai commencé à avoir un souci. Il faut se remettre d’une rencontre pareille. Si je n’avais pas eu cette soif de progresser, de donner le meilleur, ce serait passé comme ça. Mais il n’en fut rien. Même ma récente histoire courte pour l’album collectif autour des Tuniques Bleues, 8 pages, il m’a fallu un temps fou. Je ne saurai jamais faire ce métier rapidement.

La couverture est nouvelle aussi. Vous faites volte-face.

Sur la nouvelle couverture, les personnages sont de face, on voit un petit bout de l’église de Saint-Germain. Ça fait un peu plus Paris ! Mais dans les faits, je ne suis pas un grand voyageur. J’ai un peu visité Paris. Mais Google Street View est un magnifique outil pour se promener ailleurs dans le monde.

Avant / Après Couverture Saint-Germain des morts
Avant/Après ©Bédéscope/Éditions du Tiroir

La couverture de la première édition était expérimentale. On ne voulait pas montrer les personnages de face, qui fait ça ? Des lignes de vitesse invitaient à rentrer dans la case, criant « Suivez-moi » ! Comme si la case était un espace 3D.

Et cette idée me poursuit. Je considère ma feuille comme un espace 3D, je joue avec les focales. En dessinant, je me projette mentalement un espace virtuel et c’est peut-être ça qui cloche et m’empêche d’aller vite.

Alors, pourquoi ne travaillez-vous pas pour le cinéma ?

Mais je l’ai fait. J’ai travaillé sur le dernier film d’animation Spiderman: new generation. Ça fait flipper quand vous signez un contrat avec les Américains, c’est comme si vous signiez un contrat avec dieu. C’est hyper-cadenassé. Mais, quand vous recevez le coup de fil, vous croyez à une blague.

J’étais engagé parmi les concept artists du film. Je dessinais certaines scènes du scénario, moins celle de voltige que celles intimes. Ce n’est pas vraiment mon terrain, les super-héros. Alors je dessinais les scènes dans la cuisine, dans la voiture. Je pense que rien n’a été retenu. Il doit rester un dessin de moi mais j’ai mon nom au générique, en tête de liste, classée par ordre alphabétique.

J’ai aussi travaillé sur une production franco-canadienne, The Bravest (Vaillante), qui raconte l’histoire d’une fille qui veut devenir pompier comme son papa. Une profession voulue exclusivement masculine.

(Il nous montre les dessins, à se damner !)

Des recherches de Denis Bodart pour le film d'animation Vaillante

Les deux couvertures tournent autour de cette poursuite inénarrable en vespa.

Elle, je la trouve très réussie, vraiment tip top. Peut-être préciserais-je un plan, poserais-je mieux les voitures.

Le casting des personnages est complètement dingue. Ils sont habités, existent vraiment. Et marquent durablement le lecteur même s’ils ne font qu’une petite apparition.

On les entend parler. Un dialogue, ça en dit beaucoup sur un personnage: le détachement cynique du privé, la suffisance du pseudo-peintre, l’ironie du frère…

Exploit de la BD namuroise, Saint-Germain des morts de Denis Bodart est réédité: « Un album bricolé dans une grande naïveté, honnête » (extraits)
©Alain Streng/Denis Bodart/Tanguy Bodart aux Éditions du Tiroir

Là vous travaillez depuis un moment déjà sur La maison sur la falaise, avec Vincent Zabus.

Le titre va changer. J’ai commencé à dessiner cet album il y a trois ans. Il y a beaucoup de choses dedans dont je suis content. Mais je me pose énormément de questions sur l’adéquation dessins-scénario. Ce conte, cette fable, de Vincent est ancré dans le monde réel. Et ça, c’est pointu. Si on parle d’une sorcière dans le réalisme de la France des années 70, on ne peut pas utiliser les vieux clichés. Je travaille toujours sans photo, pièce par pièce. Mais tout doit faire vrai, la chaise, la table, les attitudes.

En fait, ce sera peut-être mon dernier album. Là, je remplace le gamin, son visage ne fonctionnait pas, ne permettait pas l’empathie.

Un petit garçon et une sorcière: le prochain album de Denis Bodart et Vincent Zabus

D’autres projets quand même ?

Là, je donne un coup de main à Pierre Alary sur son adaptation d’Autant en emporte le vent. Un sacré travail pour lui. Je lui fais des suggestions, des précisions à partir des roughs qu’il a réalisés. C’est plus de l’illustration, un regard extérieur. Dans ça, je suis libéré, c’est une vraie récréation, et c’est elle mon vrai métier.

Donc, non ce n’est peut-être pas mon dernier album, finalement.

Illustration pour Pierre Alary et son adaptation d’Autant en emporte le vent.
Illustration pour Pierre Alary et son adaptation d’Autant en emporte le vent. ©Denis Bodart
Illustration pour Pierre Alary et son adaptation d’Autant en emporte le vent.
Illustration pour Pierre Alary et son adaptation d’Autant en emporte le vent. ©Denis Bodart
 Illustration pour Pierre Alary et son adaptation d’Autant en emporte le vent.
Illustration pour Pierre Alary et son adaptation d’Autant en emporte le vent. ©Denis Bodart

Dans la profession, vous faites pourtant partie des monstres sacrés, vous êtes vénéré.

Et ça me surprend toujours. Alors, forcément, je prends les compliments, ça fait du bien. Mais où sont tous mes albums ? Personne ne produit aussi peu d’albums que moi ! Par contre, j’écris beaucoup, le mot me taraude, c’est spectaculaire le mot !

Il y a toute une partie de votre travail que le grand public ignore: la communication d’entreprise interne ou externe !

Oui, avec des délais et des formats plus courts, une structure aussi. Mon dessin fonctionne bien pour ce type de travail, et ça ne m’a jamais posé de problème. C’est le Wépionnais Étienne Simon (alias Yuio) qui réalise les couleurs. Naturellement, tout ne tient pas dans des albums. Il y a des illustrations pour l’intranet de sociétés, sur des thèmes divers et variés. C’est assez étonnant, non, que la BD soit tant utilisée, en 2022, comme support de communication ?

 Travail de com'
Travail de com' ©Denis Bodart/Étienne Simon
Travail de com'
Travail de com' ©Denis Bodart/Étienne Simon

J’ai eu de la chance que le rough man (le storyboardeur) Mykaïa, me conseille à Philippe Périé, le fondateur de l’agence Corporate Fiction. Le début d’une longue collaboration. J’ai, par exemple, fait tout un album pour les 90 ans, en France, des Entreprises sociales pour l’habitat, de l’arrivée de Lindbergh au Bourget à nos jours. J’ai dû travailler sur plusieurs époques, l’évolution des costumes. J’ai réalisé 60 demi-pages en trois mois. Je suis sorti de là lessivé mais libéré. Dans ces travaux, je m’investis personnellement, je me pose dans l’environnement choisi pour qu’il ne soit pas vide. C’est un vrai terrain de jeu. Et certainement pas un sous-produit.

Enfin, vous êtes parmi les premiers artistes à avoir investi la Baie des Tecks et son atelier créé à l’initiative de Guy Dehousse. Kid Toussaint, Vincent Zabus, Hamo y sont passés et Renaud Collin, Colin Vanecht et Tanguy Bodart y ont leurs quartiers, désormais.

Je suis devenu un vrai bénévole. J’emballe les bouquins dans les fardes plastiques, je fais les fiches, donne mon avis pour les achats, participe aux réunions. Je range et je reclasse. J’anime même la gazette interne, qui ne doit absolument pas sortir de nos locaux, un peu potache, qui raconte des carabistouilles et des choses plus ou moins correctes sur la vie ici. Je m’amuse bien. J’aime écrire. J’ai aussi imaginé la structure de la chasse au trésor et du quiz de notre fête du premier juillet.

Exploit de la BD namuroise, Saint-Germain des morts de Denis Bodart est réédité: « Un album bricolé dans une grande naïveté, honnête » (extraits)
©Denis Bodart

Puis, je n’ai jamais lu autant d’albums. Je me surprends à reprendre du plaisir. J’étais un peu revenu de la BD, quand on en fait, on connaît les ficelles. Nous accueillerons une exposition-dédicaces d’André Taymans (Caroline Baldwin) dès le 9 décembre.

Saint-Germain des Morts, aux Éditions du Tiroir, 64p., 18€