Le bâtiment du C&A de Namur, fleuron oublié de l’architecture moderne… et bientôt rasé

Le projet de transformation du square Léopold aura raison du bâtiment du C&A. Ce dernier dispose d’un intérêt architectural certain et mériterait qu’on le sauvegarde. C’est le doyen de la Faculté d’architecture de l’Université Libre de Bruxelles qui le dit.

Bertrand LANI
 Le bâtiment s’inscrit en rupture par rapport au bâti environnant. Une des caractéristiques du brutalisme, un courant d’architecture en vogue dès la seconde moitié du XXe  siècle.
Le bâtiment s’inscrit en rupture par rapport au bâti environnant. Une des caractéristiques du brutalisme, un courant d’architecture en vogue dès la seconde moitié du XXe  siècle. ©ÉdA – Florent Marot

Depuis les premiers frémissements, le dossier de transformation du square Léopold a suscité de nombreuses réactions. Dans le débat, les opposants ont fait état des arguments environnementaux et des enjeux commerciaux pour justifier la sauvegarde du site, amené, selon la volonté de la Ville et du promoteur Besix, à devenir un complexe mixant des logements, des bureaux et des magasins. Mais dans le flot de critiques, aucune voix ne s’était fait entendre pour défendre l’intérêt architectural du bâtiment. Jusqu’à la semaine dernière quand, sur l’antenne de la RTBF, le doyen de la faculté d’architecture de l’ULB, Pablo Lhoas, a indiqué que l’immeuble qui abrite l’enseigne C&A méritait d’être conservé. L’œuvre de Léon Stynen, premier président de l’ordre des architectes de Belgique, ancien directeur de La Cambre à qui l’on doit entre autres le casino d’Ostende, est caractéristique du brutalisme, un courant d’architecture moderne de la seconde moitié du XXe siècle. « Il est intéressant à bien des égards. Il y a notamment son implantation dans la ville, à un endroit clef. Il est en rupture avec l’architecture du centre-ville, expose Pablo Lohas. D’ordinaire, les bâtiments soulignent les limites d’une propriété. Le C&A de Namur prend ses distances par rapport à ça. Il y a cet arrondi et sa position en retrait. Il y a aussi ce cadre significatif avec des jeux de creux comme dans un tableau de Mondrian. » Et le doyen d’ajouter que l’édifice est également le reflet de l’évolution de la société et du fonctionnement économique de celle-ci qui a pris un virage consumériste. Il suggère « l’importance économique de Namur » , ajoute Pablo Lhoas. « Il mérite de l’attention. Il faut regarder à deux fois avant d’abattre un bâtiment comme celui-là » , insiste notre interlocuteur.

Le risque serait qu’un jour, on en arrive à le regretter. Il existe des précédents dont le célèbre cas de la Maison du Peuple à Bruxellles, conçue par Victor Horat et détruite en 1965, dans une certaine indifférence à l’époque. "Aujourd’hui, démolir n’est plus trop dans l’air du temps. Il faut davantage penser à la durabilité. Il faut plutôt réutiliser et ici, c’est facile puisque le projet prévoit une fonction commerciale. Le C&A a été conçu pour ça.Il faut de l’adéquation entre ce que l’on fait et ce qui existe."

«Paresse politique»

À l’inverse des militants pour la cause environnementale, le doyen de la faculté d’architecture ne livrera pas un combat jusqu’au-boutiste contre le projet de Besix Red. L’issue semble se dessiner et le bâtiment de Stynen n’est, qui plus est, pas classé. « Je ne me fais pas d’illusion. Je crois que, dans ce cas-ci, il est trop tard. Mais par contre, on peut profiter de cette situation pour mettre en cause l’administration et le ministre du patrimoine qui n’ont aucune politique lorsqu’il s’agit de l’architecture du XXe siècle » , dit Pablo Lhoas qui assimilait l’attitude des instances wallonnes à de « la paresse politique » , sur les ondes de la RTBF.

Le doyen plaide pour qu’un cadastre soit réalisé par les pouvoirs publics afin d’épingler ce qu’il convient de garder ou non. Un travail d’inventaire qui a déjà été prémâché par d’autres acteurs du patrimoine et de l’architecture. "Il y a notamment le Guide d’architecture moderne pour les provinces de Namur et du Luxembourg édité par la FédérationWallonie-Bruxelles, relève Pablo Lhoas. Je ne comprends pas pourquoi la Région ne s’en saisit pas. Dès la première notice, le premier bâtiment qui apparaît, c’est celui du C&A de Namur."