Mons: qui prépare chaque année le Dragon avant le Doudou?

A Mons, il est un lieu stratégique où le Doudou se prépare tout au long de l'année. Rencontre avec Tony, gardien de l'Antre du Dragon. Là où la "Biète" panse ses blessures.

Ugo Petropoulos

C'est la porte d'un lieu unique et exceptionnel que l'on a poussé mercredi dernier, à l'issue de la répétition des enfants pour le Petit Lumeçonà Mons.Sous le Waux-Hall, se trouve la régie du Lumeçon, que l'on appellel'Antre du Dragon. Une cave qui porte bien son nom: c'est là que se repose le Dragon tout au long de l'année, quand il n'est pas appelé à enflammer Mons, sa rue des Clercs,sa Grand-Place et ses habitants.

Un lieu qui pourrait s'appeler l'Antre des Dragons puisque la"Biète" partage sa grotte avec deux autres comparses: le dragonnet qui participe au Petit Lumeçon, et le dragon ailé porté le dimanche de la Procession par les petits Hommes Blancs.

Mais ce lieu est bien plus qu'un hébergement à reptiles cracheurs de feu: c'est ici que tout le matériel qui a trait au Doudou est entreposé, fabriqué, remis en état et préparé pour la prochaine édition. Sur les murs, une rangée de lances et de massues attendent le grand jour. La caverne d'Ali Baba du Doudou. "Quand les enfants viennent ici, ils ne veulent plus sortir", rigole Tony, régisseur du Lumeçon.

Entré à la ville de Mons en1976 et régisseurdepuis une quinzaine d'années,Tony "les Doigts d'or" a unrôleprimordial dans le bon déroulement du combat, puisqu'ils'occupe de tout le matériel: retaper le dragon meurtri au sortir de l'arène, rafistoler les costumes, confectionner les nouvelles lances et, last but not least...gonfler les vessies!

La chasse aux vessies et aux crins

"Il y en a 900à gonfler", souffle-t-il. "Pour être dans les temps, je commence ça le lendemain du carnaval". Tel un gonfleur de ballons lors d'un anniversaire, Tony enfile les vessies sur une bonbonneet gonfle les armes des Diables. Pour les trouver, il a ses entrées dans tous les abattoirs de Belgique.

Idem pour confectionner la queue du dragon, qui revient à chaque fois bien martyrisée. C'est une vingtaine de queues de cheval qui sont nécessaires pour la remplumer. Là c'est en décembre que le travail commence. "Il faut des queues fournies avec des crins qui tombent bien", insiste Tony.

"Elles sont teintes, tannées et ensuite posées sur la queue du dragon, avec de la colle et des vis". Le défi: que la queue du dragon soit suffisamment solide pour ne pas s'arracher à la première prise, ce qui ruinerait tout le scénario du Lumeçon, mais pas trop solide non plus au risque de provoquer une émeute chez les chasseurs de crins porte-bonheur.

Le soudeur-menuisier-couturier

Mais le travail de Tony ne s'arrête pas là, loin de là: "Au Doudou, tout est trophée. Les crins, les dents, les rubans, les grelots, les yeux des Chin-Chins...Tout part!" Tous les accessoires repassent donc sur le billard de Tony, l'homme-orchestre du bricolageenchaîne la peinture,la couture,la menuiserie,la soudure...Au fur et à mesure que l'échéance approche, il ne compte pas ses heures.Bien que renforcée par deux collègues, les journées de la régie sont parfois trop courtes.

"Il faut un jour et demi pour recoudre un Chin-Chin, en passant à travers de l'osier. Tu termines ça, tu crèves de mal aux doigts". Quand on sait qu'il y a 13Chins-Chins dans l'arène, on a vite fait le compte: plus d'un mois de boulot rien que pour l'escorte de Saint-Georges.

"Préparer un Lumeçon, c'est énorme. Ce n'est pas un travail lourd, mais c'est stressant. Pendant le Doudou, on n'arrête pas de marcher entre la Collégiale, l'Hôtel de Ville...Quand on arrive à la fin, on est tout démoli!"

Mais il faut vite se requinquer. "Quand t'es rentré du Petit Doudou, tu retires la queue du Dragon et tu commences à travailler pour l'an prochain". Pour Tony, le Doudou ne s'arrête jamais...

De l'OTAN au Conseil européen

Les talents de Tony en tant que fabriquant de lances de Saint-Georges sont appréciés des deux côtés de l'Atlantique. Quand il faut faire un cadeau à une huile du grand monde en rapport avec Mons, c'est souvent sur lui que ça retombe. "Un jour on m'dit: 'Faut faire un cadeau pour el SACEUR!' Et je demande:'SACEUR? C'est quoi ça?" nous lâche Tony dans son plus bel accent montois. SACEUR, aliascommandant suprême des forces alliées en Europe, c'est le grand patron du SHAPE.

Le cadeau sera une lance, façonnée comme toujours à la perfection par l'orfèvre du Lumeçon. "Quand il l'a reçue, il avait la larme à l'oeil. La lance, il l'a d'ailleurs reprise direct avec lui dans l'avion". Des lances made in Mons, il y en a maintenant au Canada, en Italie...

Dans un autre style, Herman Van Rompuy s'est également montré particulièrement intéressé par le travail de notre régisseur, quand il fut invité en qualité de Président du Conseil européenà vivre le Doudou. "Je lui expliquais comment je fabriquait les lances, et il me posait des questions assez pointues, on sentait qu'il s'y connaissait". Une des rencontres les plus marquantes pour l'homme aux doigts d'or.