Le message poignant de l’échevin blessé lors du carnaval de Strépy-Bracquegnies: "Je suis passé de la peur à l’horreur"

L’échevin des Travaux, Antonio Gava, a pu rentrer chez lui, après avoir été blessé lors du carnaval de Strépy-Bracquegnies. Il est l’auteur d’une lettre poignante sur les réseaux sociaux.

Th. L.
Le message poignant de l’échevin blessé lors du carnaval de Strépy-Bracquegnies: "Je suis passé de la peur à l’horreur"
Antonio Gava est rentré chez lui après avoir été légèrement blessé. ©Belga/FB

Originaire du village de Strépy-Bracquegnies, l’échevin des Travaux de La Louvière, Antonio Gava, est rentré à son domicile après avoir été victime du carnage survenu dimanche matin lors du ramassage de gilles dans le cadre du carnaval de Strépy-Bracquegnies. Légèrement blessé par une voiture qui a mortellement fauché six personnes, blessant dix autres grièvement et 27 plus légèrement, l’échevin est anéanti. Il y a perdu des amis, des connaissances.

Ce lundi matin, il a publié une longue lettre sur les réseaux sociaux qu’il a intitulée "Le jour d’après".

"Il est 3h du mat’ et je ne dors pas. Je repense à ce qui aurait dû être la fête de la reprise, Bracquegnies, comme on dit, étant le plus grand des petits carnavals.

Cela faisait des semaines que l’on se préparait, se taquinait, où une douce pression montait.

Il y a 3 ans, c’était le 1er carnaval que l’on annulait et c’était le 1er officiellement, que l’on allait organiser.

Alors, imaginez!!!!

Tout était prêt pour 3 jours de liesse, de convivialité, de fête.

1h30, je me lève et me faisais conduire par mon fils au lieu de ralliement de notre groupe, la cafèt de la salle omnisports de Strépy mise chaleureusement à disposition par notre ami et gille Toto.

Déjà une atmosphère sympathique et taquine se levait. L’odeur du café frais et chaud, du prosecco aussi qui avec les biscuits italiens de ma belle-mère, étaient devenus la tradition de notre petit groupe.

Certains se faisaient déjà bosser, d’autres discutaient autour d’un bon verre, certains sentaient un peu de bonne nervosité.

Je fis le petit tour du bonjour habituel et puis m’assis au coin d’une table où j’avais installé mon costume et autres accessoires de gille, Tino m’apportant un verre de prosecco.

Fabrice en fit de même et nous étions les 2 pépères qui se moquaient de ceux qui courraient pour se préparer, sachant que l’on serait prêt avant les autres.

On se moquait gentiment de Tonio en disant qu’il n’était pas un beau gille.

Les invités et autres aidants commençaient à arriver et le stress bienfaisant remontait d’un cran.

Ju commença à m’habiller, pendant que notre équipe d’intendance servait nos convives.

Tranquille comme je l’avais prévu, j’étais prêt avant beaucoup d’autres et fis mes singeries et moqueries habituelles pour détendre un peu le "stress" de la préparation.

Nous étions dans les temps et les invités arrivaient de plus en plus avec la fameuse phrase de circonstance: "-Bon carnaval".

4h30, nous étions sortis accueillir le 1er ramassage, les 1ers sons de tambours.

Que ça faisait du bien! Une espèce de chaleur qui balayait de la main le petit froid matinal.

Les 1ers pas de danses, 1ères accolades officielles, la petite phrase habituelle et le carnaval 2022, tant attendu était enfin lancé.

Après le verre que j’appellerai "d’honneur", nous voilà enfin partis vers un autre ramassage.

Nous passions par la rue des Canadiens, long cortège de 200 personnes.

Un mélange de rires discrets, des conversations, les petites moqueries habituelles, les tambours et la grosse caisse.... Je riais avec mon ami Fabrice et puis....et puis...et puis...

Je n’ai plus rien compris.

Deux secondes de cris, un bruit sourd, puis impact lourd, et me voilà projeté à 2 mètres sur la gauche comme mon ami Fabrice.

Quelques secondes de vide, me retrouvant contre le muret d’une maison, je me mis à crier, Toto m’aidant rapidement à reprendre mes esprits, n’ayant apparemment pas de blessures graves.

Là, je me relevais tant bien que mal , je me tournais vers la route, et l’horreur.

Des corps sur toute la route sur une longueur de 200m, des cris, de pleurs, des appels à l’aide, des bras levés....

Puis se jeta dans mes bras, une petite demoiselle en pleurs.

Je pensais que c’était ma nièce Emma. Je la serrais contre moi et là, stupeur supplémentaire, c’était ma fille.

Elle était là, pleurait dans mes bras et je ne m’imaginais pas encore la chance de la serrer très fort contre moi.

Elle aurait pu faire partie des victimes.

Le plus terrible lorsque je regardais la route: de l’espoir à l’inquiétude, de l’inquiétude à la peur, de la peur à l’horreur.

Je savais qu’à ce moment, il y aurait des morts.

Je priais pour qu’il n’y en ait pas mais au fond de moi-même, je savais ça allait devenir la pire journée de ma vie depuis la mort de mon frère.

Là, ayant repris un peu mes esprits, je m’avançais sur le chemin, je vis le corps d’une dame inerte à côté de la maman d’un ami, mais qui bougeait encore.

Je ne savais pas à ce moment que c’était une amie.

D’un autre côté de la route, une personne faisait des massages cardiaques à un homme, une femme tenait la main d’un blessé, et puis, des visages que je commençais à reconnaître.

J’étais perdu, le regard comme drogué, je ne savais que faire où aller, qui aider.

Je me calmais un peu, m’abaissais et pris la main d’un homme blessé au visage, homme que la frayeur et la peur ne font pas fait reconnaître de suite.

C’était un autre ami.

Les secours sont arrivés très vite et prirent les choses en main.

On nous aiguilla pour les moins touchés, vers le home l’Espoir où l’on avait aménagé une cellule de crise et une pièce d’urgence pour les 1ers soins.

J’étais avec quelques amis, dont Fabrice, mais je ne comprenais plus rien.

Tout était confus dans ma tête, il y avait comme des voiles qui m’empêchaient de voir ce qui s’est passé.

Heureusement, il y avait à ce moment , la gentillesse des secours et des policiers qui ont fait un énorme travail, pas simple dans cette confusion et drame.

De là, je fus transporté à l’hôpital Notre Dame de Charleroi où j’ai passé des examens. Quelques blessures légères (entorse du genou et pied gauche, vives douleurs à l’aine, petite fissure au coccyx).

La gentillesse et la douceur du médecin et des infirmières me mirent un peu de baume au cœur.

Et puis, ce moment de solitude en attendant les résultats.

Là, j’ai reconstruit ma journée et j’ai pu évaluer l’ampleur du drame.

Le robinet a lâché, j’ai pleuré comme un gamin.

Les larmes ne s’arrêtaient plus, je n’arrivais plus à me reprendre.

Je pensais à Fred, Fred, Michela, Mario, Salvatore, Éric, Christelle, Marino, Jean-Claude, Florian, Christine, Fifa, Nathalie, et tant d’autres et...à ma fille

C’était devenu le carnaval de l’horreur..."