Qui sont ces Belges qui craquent pour l'Italie?

Ils s'appellent Hugues, Cécile, Pasqualino ou Loredana. Leur point commun : l'Italie les a tellement attirés qu'ils s'y sont installés. Ils témoignent dans un livre intitulé « Coin de Ciel belge en Italie », ouvrage unique consacré à l'immigration italo-belge dans l'autre sens.

Ugo Petropoulos
Qui sont ces Belges qui craquent pour l'Italie?
Bologne ©Gaspa / Wikimedias

L'Italie exerce en Belgique une fascination comme sans doute aucune autre contrée. Grâce à sa culture, son histoire, sa cuisine, sa langue, son climat...Les atouts du pays ne manquent pas. Cet intérêt porté à l'Italie est exacerbé par l'histoire qui lie nos deux Etats.

Avec notamment cette année-charnière, 1946, durant laquelle furent passés les accords italo-belges «bras contre charbon», l'épisode le plus connu d'une immigration italienne qui a remodelé la société belge.

Mais la relation Belgique-Italie, ce n'est pas qu'une immigration à sens unique. Aujourd'hui, on peut observer un autre phénomène, certes de bien moindre ampleur: celui des Belges qui s'expatrient en Italie. Il s'agit des descendants d'immigrés qui, un jour, décident de retourner vivre dans le pays de leurs (grands-)parents.

Mais pas seulement. Des Belges sans aucune ascendance italienne cèdent un jour aux charmes supposés du Bel Paese. Ce sont ces histoires que raconte «Coin de Ciel belge en Italie», un livre sorti en septembre dernier, que l'on doit à Hugues Sheeren. Ce dernier a compilé des témoignages de Belges, Wallons, Flamands, d'ascendance italienne ou non, qui sont devenus résidents italiens.

Amour de la langue

Il y a 18 ans, l'auteur, Louviérois d'origine, prenait ses cliques et ses claques et s'installait à Bologne. Pas pour retrouver la terre de ses ancêtres: ceux-ci sont plutôt flamands et anglais. C'est une histoire d'amour...avec l'italien qui a poussé Hugues vers le sud: «C'est purement linguistique, je suis un amoureux des langues», explique ce diplômé en philologie romane à l'ULG.

Pourquoi l'italien en particulier? Le fait de vivre dans la région du Centre, où la concentration d'Italiens est une des plus élevées en Belgique, a indéniablement joué. «J'ai fait mes études secondaires à Binche et mon meilleur ami était italien. On a été koter ensemble à Liège et j'ai choisi l'italien parce que lui était italien...C'est aussi une langue que l'on entend beaucoup dans la rue et je connaissais beaucoup plus de personnes d'origine italienne».

Difficile donc de penser que l'immigration italienne n'a pas joué un rôle dans le destin de Hugues Sheeren, qui part une première fois à Rome en tant qu'assistant de langue française et dans le but de perfectionner son italien afin de donner des cours en Belgique. Mais, une fois revenu au pays du crachin, «j'ai eu la bougeotte et en 1999 je suis parti définitivement». Hugues pose ses bagages à Bologne, ville «plus petite et un peu moins chaotique que Rome, avec un peu plus de travail».

Qui sont ces Belges qui craquent pour l'Italie?

Ce qui l'a poussé à partir? «Il y a le climat quand même, qui m'attirait plus que celui de la Belgique». Mais il y a surtout une quête, une recherche d'identité et un besoin de changer d'air. «Quand on part, on est soit à la recherche de quelque chose, soit on fuit quelque chose. Je pense que j'avais besoin, pour des raisons personnelles, de m'éloigner un peu de la Belgique à ce moment-là».

Les 3 phases de l'expatrié

Mais quelques années plus tard, c'est le retour de balancier. D'abord excité par sa nouvelle vie, Hugues déchante. «On dit que dans le parcours de l'expatrié, il y a trois phases. La première est cette phase d'émerveillement, où tout est superbe et magnifique et où on rejette notre propre pays d'origine».

Puis on passe à une deuxième phase où c'est le contraire: on rejette tout du pays d'accueil. « J'en avais marre de l'Italie et des Italiens. C'est le moment où on se rend compte que l'Italie touristique et l'Italie où l'on vit n'est pas du tout la même chose. Je me suis rendu compte à ce moment que j'aimais la Belgique. J'ai dû quitter la Belgique pour le comprendre».

Et puis il y a la troisième phase: celle du compromis. «On arrive à voir ce qui est bien et moins bien des deux côtés. Aujourd'hui, je suis très content de rentrer en Belgique, mais je suis content de repartir en Italie, car je sens que c'est mon chez moi».

Ces trois phases, Kévi Koklis, une des contributrices du livre, les a aussi connues. Amoureuse d'un Bolonais, elle se met en ménage: «je m'installe dans cette ville que je pense connaître. N'y ai-je pas séjourné trois ans auparavant (...)? J'y ai une kyrielle d'amis, de nombreux points de repères, de bonnes adresses et une foule de bons souvenirs. Fini la pluie, la morosité (...) de la capitale européenne».

Mais rapidement, «l'engouement initial fait place au désenchantement (...). L'envoûtement ressenti quelques années auparavant n'a plus aucune emprise sur moi. En mal d'identité, les racines pantelantes, je me découvre tout à coup seule, sans travail, aux prises avec un foyer à gérer dans un pays qui s'avère inopinément peu accueillant. Mon pays natal, son système social, l'efficacité des transports en commun, (...), ma famille, mon entourage me manquent atrocement...La terre promise s'avère une inattendue traversée du désert».

Le stade 3, du compromis, arrive à la naissance de ses enfants. «Deux rayons qui m'aideront petit à petit à construire une identité, un réseau de solidarité à travers la connaissance d'autres mamans et de leurs enfants, des amitiés solides (...). Tout se remet miraculeusement en place». Aujourd'hui, c'est un quotidien, «nourri de grands "petits bonheurs"», qui a eu raison des doutes de Kévi, ainsi qu'une alchimie parfaite entre ses identités.

Vivre sa "Belgitalitude"

Cetéquilibre, c'est aussi ce qui a sauvé Hugues Sheeren, et pour le trouver, il s'est construit un bout de Belgique en Italie, en créant l'association Bologna-Bruxelles A/R en 2006. «Ça a été une façon d'exorciser ce malaise, de me créer une petite Belgique en Italie, sinon, je n'aurais pas survécu». Cette association a permis aux expatriés belges d'Emilie-Romagne de former une communauté, de partager leur belgitude, de rencontrer des gens qui peuvent comprendre cette condition si particulière d'expatriés.

Depuis la création de son association, Hugues Sheeren vit pleinement sa "Belgitalitude". Néologisme inventé à l'occasion de la publication de son ouvrage, définissant la condition de ces Belgo-Italiens, coincés entre deux cultures et qui parviennent à retirer le meilleur de chacune. A l'instar de Christel, qui vit en Italie avec la Belgique dans le coeur. Ou de Dina qui ramène la Belgique dans ses colis à chaque retour à la casa.Parvenir à concilier les gaufres de Liège et la sauce bolognaise, la clé du bonheur?

Pour en savoir plus

Hugues SHEEREN, Un Coin de ciel belge en Italie, La Renaissance du Livre, 2016.

La bibliothèque provinciale de La Louvière organise ce jeudi 9 février à 19h une rencontre avec l'auteur autour de son livre. Ca se passe à la salle Alexandre André des Arts et Métiers,Rue Paul Pastur, 1 à La Louvière. Un événement organisé dans le cadre du projet En quête d'identités coordonné par la Maison de la Laïcité. Réservation obligatoire au 064 312 225.

Les multiples raisons du départ

Qui sont ces Belges qui craquent pour l'Italie?

Si le livre Un Coin de ciel belge en Italie n'a aucune prétention sociologique, il a le mérite de présenter un panel assez large d'expatriés aux motivations diverses. Il y a celles et ceux qui y suivent un(e) amoureux(-se) du cru. D'autres ont une opportunité professionnelle. Et puis il y a ceux qui retournent sur la terre de leurs ancêtres, car même s'ils n'y sont pas nés, tout les y attire.

«Ils voulaient cesser de se sentir étrangers au pays quand ils y allaient en vacances, ils s'autorisaient à en aimer la lumière que leurs parents avaient été forcés d'oublier (...). Au fond, ce pays leur collait à la peau», préface Nicole Malincoli, autricebelge d'ascendance italienne.

Il s'agit aussi de réparer quelque chose, d'accomplir la promesse que les grands-parents s'étaient faite en quittant l'Italie qu'ils y retourneraient. Ce qu'ils n'ont jamais fait. «Ce sont les enfants et petits enfants qui accomplissent ce retour. Une manière de réparer l'exil, de soigner les blessures de l'immigration et de payer la dette. Comme si les enfants remerciaient les (grands-)parents en leur montrant que cela (l'arrachement àla terre natale) valait la peine», note Hugues Sheeren.

Mais souvent, ils restent étrangers dans ce qu'ils pensent être leur pays: un accent francophone les trahit, les renvoyant à leur double identité: "Ritals"en Belgique, Belges en Italie...Ils sont toujours dans l'entre-deux, étrangers chez eux...Comme des centaines de millions de personnes dans le monde finalement.

Pralines, gaufres et chocolat chaud

Ce qui frappe à la lecture des témoignages de cet ouvrage, c'est l'importance accordée à la nourriture. La table du pays de la meilleure cuisine n'offre pas tout: «il y a une chose qui me manque et me manquera toujours en Italie: les gâteaux et les douceurs belges», regrette Cécile.

«Les salons de thé où l'on mangeait petits fours et tartes aux fruits accompagnés d'un bon café, ou sont-ils? Qui peut résister devant un éclair au chocolat ou une frangipane de la patisserie du coin?»

«Peut-être que l'identité se trouve là où se trouvent les émotions de l'enfance et les sensations olfactives. On ne sait pas où on est, mais l'identité se trouve là où sont les souvenirs. On peut perdre sa langue, sa nourriture, mais pas les souvenirs», selon Hugues. Angela, autre témoin, abonde. Elle revenait toujours de Belgique avec un ballotin de pralines. «Une praline, un carré de chocolat me procuraient des émotions similaires à celles qu'une madeleine pouvait procurer à Marcel Proust. Je retombais en enfance».

Démystifier l'expatriation

Outre raconter des parcours de vie, ce livre a un autre objectif pour Hugues Sheeren: que l'on arrête d'idéaliser l'expatrié. «L'expatrié est vu comme une personne qui a du courage, qui a osé, qui est entreprenante. Donc sa vie ne peut être que plus belle que celle qu'il aurait eue en Belgique. Dès lors, ce n'est pas toujours admis que l'on puisse se plaindre. Quand on le fait, on nous répond souvent: de quoi tu te plains? Tu vis en Italie!»

Car du point de vue belge, certains clichés persistent. «J'en avais marre d'entendre dire que ma vie, c'était la Dolce Vita en permanence, en prenant mon apéro tous les jours sur la plage».

Effectivement, à lire ces témoignages, ce n'est pas une vie plus cossue et confortable que l'on vient chercher en Italie. Ces expats ont oubliéla villa 4 façades avec jardin, inexistante ou impayable, ce qui doit constituer un fameux sacrifice pour bien des Belges. Ajoutez à cela la difficulté de trouver un emploi stable, des salaires moins élevés...Ce n'est pas pour faire fortune que l'on émigre dans la Botte.

Combien sont-ils?

Officiellement, on dénombre environ 7500 Belges inscrits à l'Ambassade de Belgique. D'après l'Institut National de Statistiques italien (ISTAT), il seraient 5400. Un écart qui s'explique partiellement par le fait que les détenteurs de la double nationalité ne sont pas repris dans les statistiques de l'ISTAT. La présence belge est donc très réduite: ses ressortissants ne représentent qu'un étranger sur 1000 vivant en Italie.

On note aussi une surreprésentation de femmes parmi les Belges: elles représentent 61% du contingent belge. «Le mythe du beau ténébreux méditerranéen trouverait-il une confirmation dans ces chiffres?» s'interroge l'auteur.

Enfin, les Belges sont essentiellement installés dans le Nord de l'Italie, jusqu'à Rome: 22% en Lombardie et 15% dans le Latium. Ils sont rares dans le sud du pays: «le Belge va là où il y a du travail», conclut Hugues Sheeren...D'ailleurs, quand il n'y en a pas, il s'en va. Entre 2011 et 2012, au plus fort de la crise, un expatrié belge sur quatre a quitté le pays.