La faïencerie Boch à La Louvière a désormais son livre d'histoire

L'Institut du Patrimoine Wallon vient de sortir un ouvrage consacré à l'histoire de la faïencerie louviéroise. Ce livre s'intéresse avant tout à l'histoire des ouvrières et des ouvriers qui ont contribué à la renommée mondiale de ce qui fut la dernière faïencerie de Belgique.

Ugo Petropoulos

La faïencerie Boch a marqué la ville de La Louvière. Pendant 170 ans, des dizaines de milliers d'ouvriers ont contribué à diffuser la célèbremarque dans le monde entier. L'histoire s'est tristement terminée en 2011 avec la fermeture de l'usine après une longue agonie.

Mais que connaît-on de ses travailleurs? Que sait-on de leur métier, de leurs conditions de travail? Et bien pas grand chose. Cette lacune est désormais partiellement comblée grâce à la sortie de l'ouvrage "La Faïencerie Boch", édité dans la collection des dossiers de l'IPW (Institut du Patrimoine Wallon).

La réalisation de ce livre a débuté en 2010, suite à la volonté de l'ASBL Kéramis de recueillir des témoignages de travailleurs et d'anciens travailleurs de Royal Boch. Cela dans l'idée de réaliser des capsules sonores expliquant les métiers des faïenciersafind'alimenter le futur musée de la Céramique. Ce travail est confié au CARHOP, le Centre d'Animation et de Recherche en Histoire Ouvrière.

Mais au fil des rencontres,la mission consistant à recueillir des témoignagestechniques sur les métiersa pris une autre tournure. "Rapidement se sont ajoutés les récits d'embauche, d'apprentissage, l'organisation de la production, la pénibilité du travail, les rapports hiérarchiques, la vie familiale, les fêtes, les combats syndicaux...", énumère l'historienne Christine Machiels et co-autrice du livre.

C'est donc à une sauvegarde d'une histoireet d'une culture ouvrières qu'elle et sa collègue Josiane Jacoby se sont finalement attelées. . Au total, ce sont 17 personnes qui sont interviewées et qui ont travaillé sur une période allant de 1941 à 2011.

Mais cela n'a pas été simple de trouver des témoins acceptant de parler de leur vie à la manufacture: quand le travail des historiennes commence, le climat social est délétère, l'usine est à deux doigts de fermer...Les premiers entretiens se déroulent d'ailleurs le 7 juin 2010, qui s'est avéré être le dernier jour de travail au sein de la faïencerie.

Les récits sont d'ailleurs influencés par l'actualité de la faillite. Dans ce contexte, les historiennes ont donc décidé de présenter l'histoire de la faïencerie uniquement du point de vue ouvrier, sans interroger d'anciens patrons. Un angle de travail assumé: "dans ce contexte difficile, il nous a semblé inimaginable d'interviewer les "patrons" et de risquer de briser un climat de confiance déjà fragile. Depuis 1985, année de la première faillite, le contexte social est particulièrement délétère".

Le lien patronat-ouvriers s'est progressivement détricoté jusqu'à virer au conflit avec le dernier repreneur, Patrick De Mayer, qui s'est mis toute la ville à dos en portant la responsabilité de l'ultime faillite de la fabrique, pour n'en garder que la marque "Royal Boch".

Christine Machiels et Josiane Jacoby se sont heurtées à une autre difficulté: le manque d'archives. Celles produites par l'entreprise ont été volontairement détruites lors de la faillite de 1988. On manque donc de précisions quant àl'évolution de la faïencerie, sa santé économique et financière...

Ce sont donc les 17 témoignages recueillis qui font tout l'intérêt de cet ouvrage et qui permettent de prendre conscience des conditions de travail extrêmes des ouvriers, mais aussi de leur fierté de travailler à la faïencerie. "En dépit des conditions de travail pénibles, il y avait une affiliation forte à l'entreprise, une appartenance quasi familiale,a pu constater Christine Machiels.

"Il y a aussi la fierté d'avoir travaillé sur des matières nobles. Les anciens travailleurs ont aussi une vision très artisanale du métier alors que l'organisation du travail était très industrielle. C'est cette vision qui a permis de supporter des conditions pénibles et des cadences incroyables. Enfin, la renommée de la marque Royal Boch était une source de fierté".

Des conditions de travail dantesques

La faïencerie Boch à La Louvière a désormais son livre d'histoire

Parmi les ex-Boch qui ont témoigné pour ce livre, il y a Maria Teresa Mancini. Elle a joué un rôle important dans la concrétisation du projet, en convainquant ses amis et collègues de livrer leur témoignage. Arrivée d'Italie, elle est entrée à l'âge de 16 ans en 1971 chez Boch. Décoratrice, elle y reste jusqu'à la fin, malgré des conditions de travail affolantes, un climat social qui se délite...

Comment explique-t-elle l'attachement des ouvriers à la faïencerie? "On est resté car on était attaché à ce que l'on faisait. Chacunmettait un peu de soi pour finaliser une pièce, on y mettait tous notre touche", d'un bout à l'autre de la chaîne. Il y avait aussi un esprit de camaraderie et une bonne ambiance de travail. "On allait au travail pour aussi voir des amis".

Et il fallait bien ça pour supporter des conditions de travail allant de mal en pis. "C'est devenu très difficile à partir de 1985", après la première faillite et la restructuration qui a suivi. Alors qu'on leur avait promis une nouvelle usine, les ouvriers se retrouvent à travailler dans un grand hall où toutes les étapes de la production se mélangent. Poussière et bruit deviennent le quotidien:"on s'est retrouvé à côté des trieuses et des machines de décoration".

Dans le bâtiment, en ruineet ouvert à tout vent, on subit les aléas climatiques. "En hiver, on se recouvrait d'écharpes et de doudounes". Les décoratrices enfilent des mitaines pour pouvoir travailler. "On avait une chaufferette sur le visage et les mains mais nos pieds étaient gelés". Pour les réchauffer, les hommesleur amenaient des briques chauffées dans les fours, sur lesquelles elles posaient leur pied...

Ces conditions, peu de gens en dehors de la fabrique en ont conscience. D'autant que dans l'esprit de certains Louviérois, la faïencerie fait partie du passé, quand bien même elle existe encore."Lors d'une manifestation en 2009, on donnait des tasses aux automobilistes au rond-point devant l'usine. Les gens disaient: on travaille encore là-dedans?" Tout en regardant le bâtiment de l'usine devenu chancre...

Un bâtiment où les briques des murs tombaient dans les ateliers. "Ils avaient installé de la tôle ondulée pour ne pas que ça nous tombe sur la tête, se souvient également Martine, 39 ans de boutique et aujourd'hui convoquée à l'Onem à 59 ans. "On aurait dû filmer ça", regrette-t-elle.

Aujourd'hui, il ne reste rien de la faïencerie Boch, rasée à l'exception des fours à bouteilles hébergés au centre de la Céramique. Grâce au travail et aux témoignages recueillis par Josiane Jacoby et Christine Machiels, il restera une trace de l'histoire de ceux qui ont contribué à la renommée de la dernière faïencerie de Belgique.

J. JACOBY et Chr. MACHIELS, La faïencerie Boch (1841-2010). Une histoire et une culture ouvières, coll. Les Dossiers de l'IPW, Institut du Patrimoine wallon, 2016. Disponible en librairie et sur le site de l'IPW

La tâche difficile de la déléguée syndicale

Au sein de la faïencerie Boch, il a toujours été difficile aux syndicats et aux délégués de faire entendre leur voix. C'était d'une part dû à un héritage historique. Le fondateur Victor Boch a appliqué tous les préceptes des politiques patronales paternalistes: les ouvriers ont leur caisse de secours, leur maison, leurs écoles, leur église, leurs lieux culturels...tout est fait pour fidéliser durablement la main d'oeuvre à la fabrique.

"Les syndicats n'existaient pas. Tous les travailleurs allaient à la messe, devaient faire pointer leur présence par le curé. Les enfants allaient à l'école catholique", se souvient un ancien travailleur dont le père travaillait aussi chez Boch.

Cette organisation a fait que les ouvriers vivaient en vase clos et ne se mêlaient que très rarement aux luttes sociales qui animaient le bassin, comme la lutte pour lesuffrage universel...Il faut attendre 1919 et le licenciement d'une déléguée syndicale pour que la faïencerie Boch-Keramis connaisse sa première grande grève et ses premières revendications salariales.

Si la situation a évolué par la suite, la marge de manoeuvre des délégués était toujours limitée, à cause de la conjoncture et de la difficulté d'unir le personnel pour défendre ses droits. "On avançait sur des petites choses", se rappelle Maria Teresa Mancini.

Elle a été déléguée CSC de 1975 à 2008, un rôle difficile à tenir, entre des directions hostiles ("Je ne sais pas combien de fois on a préparé mon C4") et des travailleurs pas toujours réceptifs. "Je défendais les chèques-repas, en disant que ça aiderait les familles à faire leurs courses et au moins à mieux manger". Les ouvriers me répondaient, "mais Maria tu esfolle ou quoi, l'entreprise va mal, on va perdre notre boulot!"

En 2008, Maria en a assez: elle ne se représente pas aux élections sociales. "J'ai abandonné, je me battais contre des moulins à vent..."

Mais elle restera la déléguée officieuse pour les derniers travailleurs de la faïencerie.

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