La Tour Saint-Albert à Binche, vestige industriel en péril

La Tour Saint-Albert va-t-elle disparaître du paysage? Ni son propriétaire, ni la ville de Binche n'envisage une reconversion. Mais des amoureux du patrimoine la défendent bec et ongles depuis bientôt trois ans

Ugo Petropoulos
La Tour Saint-Albert à Binche, vestige industriel en péril
Tour Saint-Albert Binche ©Ugo PETROPOULOS

Avec ses 63 mètres de hauteur, impossible de la rater: toute personne empruntant la chaussée Brunehault entre Binche et Morlanwelz a le regard happé par la tour Saint-Albert. Un mastodonte de 3000 tonnes de béton et 800 tonnes d'acier, construit en 1954 grâce aux crédits du plan Marshall. Cette tour-chevalement extrayait le charbon d'un puits de mine pour le compte des charbonnages de Ressaix, qui exploitaient aussi le triage-lavoir voisin de Péronnes-lez-Binche. L'activité du charbonnage s'est arrêtée en 1969.

La Tour Saint-Albert à Binche, vestige industriel en péril

Mais celle de la tour a continué: son sous-sol a servi de réserve de gaz naturel à la société Distrigaz, qui avait le monopole de la distribution du gaz naturel en Belgique, et qui a donné naissance à Fluxys, l'actuel propriétaire de la tour. A partir de 1991, le site n'est plus utilisé et est progressivement vidé de toutes sesréserves. Au début des années 2000,Fluxys aimerait donc se débarrasser de la tour...

Mais personne n'en veut: la commune de Binchene voit pas ce qu'elle ferait d'une tour héritée de l'époque des charbonnages et ne veut pas dépenser un euro dans sa reconversion. Propriétaire des bâtiments annexes transformés en ateliers communaux, elle veut bien reprendre le site à condition que Fluxys procède à la démolition de la tour. Le gazier demande donc un permis de démolition...Et c'est là qu'interviennent deux amoureux du patrimoine industriel: Maxime Biaumet et Sébastien Duez.

Pourquoi la sauver?

Car cette tour est unique en son genre, «véritable réussite architecturale», écrivent-ils dans un argumentaire très documenté d'une vingtaine de pages. Un bâtiment qui s'insère dans un milieu bâti, et qui constitue, avec le triage-lavoir de Péronnes voisin, un «exemple remarquable d'installation dite « moderne » de la production charbonnière des années 1950».

Pour eux, la tour Saint-Albert présente évidemment un intérêt historique, rappel du riche passé minier de la région et de laSociété des Charbonnages de Ressaix qui produisait 800 000 tonnes de charbon par an à sa grande époque. Intérêt architectural ensuite, la tour Saint-Albert étant une réalisation unique ayant conservé son aspect d'origine.

La tour a également un intérêt paysager, faisantpartie intégrante du paysage minier de l'agglomération formée par Péronnes-Charbonnages et Ressaix.«C'est certainement un des derniers exemples si bien conservés en Hainaut. La tour d'extraction Saint-Albert, le triage-lavoir tout proche, les cités ouvrières et les terrils sont autant d'éléments constitutifs de ce paysage particulier indissociables pour la bonne compréhension du processus industriel», expliquent-ils.

La Tour Saint-Albert à Binche, vestige industriel en péril

Vestige du passé, cette tour aurait néanmoins toute sa place aujourd'hui, présentant un intérêt économique et touristique.Le site minier de Péronnes-Ressaix est repris dans l' « itinéraire de la culture industrielle » (I.C.I.),qui valorisent les richesses du bassin minier francobelge, et ce, notamment dans une perspective touristique. Binche, avec son carnaval et ses remparts, disposerait d'un nouvel atout touristique etdévoilerait une autre facette de son passé en valorisant cet édifice.«L'intérêt pour le patrimoine industriel croît par ailleurs constamment en Europe : l'évènement culturel « Ruhr 2010 », en Allemagne, passe pour un modèle de réussite dans ce domaine».

Un soutien populaire

Pour défendre cet héritage unique de cette période dans la région, Maxime et Sébastienn'ont pas ménagéleurs efforts: en 2014, durant plus de deux mois, ils ont sondé 250 habitants de Péronnes-lez-Binche vivant à proximité de la tour pour connaître leur perception vis-à-vis de ce bâtiment. S'en est suivie une pétition signée par plus de 1000 personnes pour s'opposer à la démolition de la tour.

La bataille s'est ensuite poursuivie en justice, au Conseil d'Etat, pour casser le permis de démolition octroyé le 9 juin 2015. Avec une victoire au bout de la procédure: le permis a été cassé fin février. Mais l'euphorie a été de courte durée: dans la foulée, Fluxys a réaffirmé sa volonté de démolir la tour et indiqué à nos confrères de la DH qu'une demande de permis serait réintroduite. Ce qui pourrait mettre la tour à l'abri? Son classement, ou son placement sur la liste de sauvegarde du patrimoine . Mais actuellement, ce n'est pas à l'ordre du jour du côté du Ministre du Patrimoine...

La Tour Saint-Albert à Binche, vestige industriel en péril

Photos: Gilles Durvaux