La colère des victimes de la fusillade de Liège, elles se disent "dégoûtées": "La Justice n’a pas fait son métier, elle a fauté" (vidéo)

Dix ans après la fusillade de la place Saint-Lambert à Liège, les familles des victimes ont pris la parole dans le procès qu’elles intentent contre l’État belge, qu’elles estiment responsable du drame.

Thomas Longrie

"Pour nous, que l’État belge soit ou non condamné, ça ne va plus rien changer. Mon frère est mort, c’est fini. Mais quand je vois l’actualité, que cela s’est reproduit, je me demande de quoi doit-on avoir peur dans ce monde. Ne plus sortir en rue? Au moment de la fusillade, je suivais des cours de droit. Ça m’a dégoûtée à vie."

Fanny Gérouville qui a perdu son frère, Pierre (17 ans), dans la tuerie de la place Saint-Lambert, à Liège, deviendra institutrice primaire "pour apporter ma pierre à l’édifice". "Mon but, c’est d’inculquer des valeurs aux personnes qui feront la société plus tard, pour éviter qu’ils se retrouvent sur la mauvaise voie. Je trouve ça désastreux que la Justice n’ait pas fait son métier, qu’on n’ait pas été voir qui Amrani fréquentait."

Ils ont perdu un proche, ou ont été blessés lors de la fusillade de la place Saint-Lambert. Dix ans après, la douleur ne s’atténue pas. L’émotion est palpable dans cette petite salle d’audience du tribunal civil de Liège ce mardi matin, où on examine d’éventuels manquements dans le chef de l’État belge dans la libération conditionnelle de l’assaillant, Nordine Amrani, mais aussi dans le suivi des conditions de celle-ci.

Après trois heures de plaidoiries, les familles des victimes ont pris la parole en s’adressant à la cour. Comme les parents de Laurent Kremer, un jeune homme de 20 ans qui a perdu la vie alors qu’il se trouvait à l’arrêt de bus.

"Lorsque j’entends la partie défenderesse (Ndlr: l’avocate du SPF Justice), j’ai presque l’impression qu’on rend hommage à ce tueur", déplore Thierry Kremer. "On cite Amrani comme étant quelqu’un de respectable. (...) Nous souffrons depuis dix ans et c’est très difficile d’entendre qu’on rappelle les faits de cette manière. J’ai l’impression qu’on banalise les faits de cet individu. On a perdu des enfants, on parle de victimes. La Justice n’a pas la main sur notre détresse. Il n’y aura pas de réduction de peine sur notre temps de tristesse, de désarroi. On attend une reconnaissance des victimes, mais aussi les égarements, les libertés qu’on a pu prendre dans cette affaire. (...) Chacun défend sa partie, mais il faut se rendre à l’évidence: oui, il y a eu des faits qui n’auraient pas dû se produire, car on a laissé passer des choses. Y a-t-il une décence pour les victimes que d’annoncer que ce monsieur a suivi des formations? Ça devient pénible au fur et à mesure qu’on avance dans cette procédure. Un sentiment de désarroi plane depuis dix ans."

L’épouse de Thierry Kremer, Claudine, rappelle combien "c’est toujours très douloureux" de vivre avec la perte d’un enfant, mais aussi de subir de longues procédures judiciaires. "On a l’impression qu’on traîne... On n’aurait pas pu vivre un procès d’assises en sachant qu’un avocat aurait défendu" Amrani.

Si la Justice n’avait rien à se reprocher et qu’elle était très performante, serait-on là aujourd’hui? Non!

Fabien Gérouville, papa de Pierre (17 ans) qui a perdu la vie suite à la tuerie de la place Saint-Lambert, se dit "profondément dégoûté" après avoir entendu les propos de l’avocate de l’État belge. Dix ans après, ce sont encore des sentiments de colère et de tristesse qui l’habitent. "Si la Justice n’avait rien à se reprocher et qu’elle était très performante, serait-on là aujourd’hui?", dit-il, en fixant les trois juges. "Bien sûr que non. Il y a eu beaucoup de manquements, des conditions de libération que l’individu n’a pas respectées. Il est important que la Justice fasse le nécessaire pour que cela n’arrive plus."

Autre élément qui a choqué les parties civiles: lorsque l’avocat du SPF Intérieur a estimé que son client n’était en rien responsable, pointant du doigt la police locale de Liège et non la police fédérale pour l’ordonnance non exécutée de privation de liberté de Amrani juste avant le drame. "Pour moi, la police de Liège, c’est aussi l’État belge", s’offusquera enfin le papa de Nathan Mehdi Belhadj, un écolier de 15 ans tué lors de la fusillade.