Le 13 décembre 2011, un attentat avant l’heure? «C'est vraiment différent»

Un homme qui tire sur la foule et sème la mort, au cœur de la cité. On serait presque tenté de faire un lien avec les récents actes terroristes. Mais le traumatisme n'est pas le même pour la population, explique Adelaïde Blavier (ULg).

Benjamin Hermann
Le 13 décembre 2011, un attentat avant l’heure? «C'est vraiment différent»
Saint-Lambert ©Belga

Nordine Amrani était seul, marginal, et ne portait pas de revendication idéologique, lorsqu'il a tiré sur la foule, place Saint-Lambert, il y a cinq ans. Le 13 décembre 2011, ce n'était pas un acte terroriste.

«C’est vraiment ce qu’on appelle un “loup solitaire”», rappelle le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer (PS). En termes d’impact sur les consciences, cela change tout. «Les victimes et proches de victimes restent très marquées, évidemment», relève Adelaïde Blavier, docteur en Sciences psychologiquesà l’ULg. Cette dernièrea mené deux études sur le traumatisme qui a suivi le 13 décembre: une concernant la population et une autre auprès des services d'intervention (pompiers, médecins, ambulanciers, infirmiers).

Un individu isolé d'un côté, une organisation terroriste de l'autre

Même si une analogie est tentante, le traumatisme provoqué auprès de la population n'est pas le même que celui lié à un attentat terroriste, comme celui du 22 mars à Bruxelles.

Après le 13 décembre, la population a été troublée durant des mois, elle a rendu hommage, soutenu les familles. L'émotion a été très vive, à Liège.«Mais le fait qu'il s'agisse d'un homme seul qui s'est donné la mort immédiatement implique de facto une disparition de la menace liée à cet acte-là. Après une telle fusillade, l'être humain, même s'il est traumatisé, peut entamer son travail d'élaboration de l'événement», poursuit-elle.

«Avec une organisation terroriste, composée de nombreuses personnes susceptibles de commettre un nouvel attentat, la menace persiste, elle est omniprésente. L’OCAM et les criminologues nous rappelent d'ailleurschaque jour que cela peut encore arriver, qu'il y aura encore des attentats, etc.» Collectivement, le traumatisme est alors d’une nature différente.

Vent de panique sur la place: c'est plutôt lié à la menace terroriste

Les attentats commis par Daech ces derniers mois ont d'ailleurs un peu éclipsé d'autres tragédies.«D'ailleurs, nous menons de nouvelles études sur l'impact traumatique lié à ces attentats», explique Adelaïde Blavier. A Liège, la population dans son ensemble est, aujourd'hui, plus apeurée par la menace terroriste que par le souvenir du 13 décembre. «Encore dernièrement, la place Saint-Lambert et le marché de Noël ont dû être évacués à cause d'un véhicule suspect. On a assisté à un vent de panique, c'est uen réaction normale, dans un contexte qui n'est pas du tout normal. Espérons qu'il ne le devienne pas.»

Le traumatisme est différent, mais ce n'est pas pour autant qu'il est moindre... ou qu'il ne peut pas se manifester des années après auprès des victimes ou des intervenants, par exemple.«Cela met en lumière toute la difficulté de définir qui est une victime. Certaines personnes ont souffert du 13 décembre, sans être blessées, sans avoir perdu un proche, sans être directement concernées.» Ces victimes-là rencontrent plus de difficultés à être reconnues en tant que telles, mais peuvent se sentir traumatisées encore longtemps après. «Ce genre de réaction n'est pas rare auprès des pompiers, ambulanciers, etc.»

Parfois, ces personnes mettront alors en place des stratégies d'évitement. «Il y en a qui ne veulent plus mettre les pieds sur la place Saint-Lambert, voire à Liège, voire dans une ville. On peut alors les prendre en charge d'un point de vue thérapeutique, pour trouver des solutions.»Mais la différence avec un acte terroristes, une fois de plus, réside dans le fait que la menace de l'attaque d'Amrani est éteinte, par la force des choses.