Avec “Gloria”, sa première BD, la Bruxelloise Almudena Pano donne un coup de pied dans le tabou de l’inceste

Derrière les tons pastel, “Gloria” dénonce avec pudeur la violence et les mécanismes de l’inceste. Une première BD réussie dont l’autrice endosse malgré elle “la légitimité pour aborder le sujet”. Et faire tomber les tabous familiaux.

Julien Rensonnet
"Gloria", première BD de l'autrice bruxelloise Almudena Pano, donne un gros coup de pied dans le tabou de l'inceste. Avec pudeur et sobriété, servies par des aplats pastels.
"Gloria", première BD de l'autrice bruxelloise Almudena Pano, donne un gros coup de pied dans le tabou de l'inceste. Avec pudeur et sobriété, servies par des aplats pastels. ©Almudena Pano - Rue de l'Échiquier

”Ce sont les secrets des familles, leur honte, qui font que l’inceste se reproduit. C’est un trait de famille. Et c’est ça aussi qui fait qu’on n’en parle pas”.

C’est peu dire que la première BD de la Bruxelloise Almudena Pano s’attaque à un fameux morceau : l’inceste, tabou ultime. “J’ai la légitimité pour en parler”, commente-t-elle sobrement alors qu’elle s’apprête à défendre le travail de 5 ans au prestigieux festival d’Angoulême. “On dénonce à mort la pédophilie. On est prêt à descendre dans la rue pour lyncher les coupables. Mais l’inceste ? C’est un méga-tabou. Or, c’est la base. Quand on construit une maison, on ne commence pas par le toit”. 10 % de la population française est victime d’inceste selon l’association Face à l’Inceste. En Belgique, on estime l’ampleur à 3 élèves par classe.

"Gloria", première BD de l'autrice bruxelloise Almudena Pano, donne un gros coup de pied dans le tabou de l'inceste. Avec pudeur et sobriété, servies par des aplats pastels.
Les chiffres en France affirment qu'un Français sur 10 est victime d'inceste. On estime que chaque classe belge compte 3 enfants victime du phénomène. "C'est ce que montre ce dessin des parents devant l'école", explique Almudena Pano. ©Almudena Pano - Rue de l'Échiquier
Almudena Pano, autrice de la BD "Gloria".
©Almudena Pano
guillement

Le métier d'assistante sociale pour l'enfance est mal payé, pas valorisé. Quand j'étudiais la pub et les relations publiques, les étudiants en étaient convaincus: le social, ça sert à rien.

Alors l’illustratrice a dessiné “Gloria”. Gloria, c’est une jeune assistante sociale. Le jour, elle bosse dans un centre pour enfants. Le soir, elle surfe sur internet, mange en famille ou sue dans une salle de kickboxing. Fauchée, elle se fait offrir ses verres par ses potes. “Le métier est mal payé, pas valorisé. Quand j’étudiais la pub et les relations publiques, les étudiants en étaient convaincus : le social, ça sert à rien”, se souvient l’autrice. Mais Gloria, elle sauve des vies. Elle accueille Angelo, schizophrène qui obéit à Odin et plante son crayon dans les gorges des copains. Elle couve Valentina et Greta, petites filles qui ont connu chez elles l’innommable. “Ces travailleurs si peu considérés, ils deviennent aussi un exemple pour les enfants”. La Saint-Gilloise termine d’ailleurs son livre avec le souhait de l’une des petites victimes : celui de grandir pour marcher dans les pas de Gloria.

"Gloria", première BD de l'autrice bruxelloise Almudena Pano, donne un gros coup de pied dans le tabou de l'inceste. Avec pudeur et sobriété, servies par des aplats pastels.
Dans "Gloria", l'inceste est abordé tout en non-dits et ellipses. L'autrice bruxelloise Almudena Pano s'est énormément documentée sur les mécanismes qui gouvernent coupables et victimes. ©Almudena Pano - Rue de l'Échiquier

Dans “Gloria”, “tout est vrai”. Le récit remonte à l’interview d’une travailleuse sociale en 2017. “Mon amie Elisa Sartori voulait l’adapter en BD pour un travail scolaire à l’académie des Beaux-Arts à Bruxelles”. Le duo, aujourd’hui réuni dans un collectif street-art qui décore de nombreux murs de la capitale, se met au travail. Mais en 2018, le monde d’Almudena Pano bascule. Une “histoire de famille” donne une résonance inouïe aux récits des enfants qu’elle met en cases. “J’entame un processus psy, je lis des livres spécialisés. L’histoire de Gloria prend une importance nouvelle dans l’explication qu’elle fait du processus de l’inceste. Sans cette affaire familiale, pas sûr que j’aurais pu m’y accrocher 5 ans”. Car le premier jet étudiant doit s’affiner. “Lors d’une Fête de la BD au parc de Bruxelles, on fait le tour des stands. La maison d’édition Rue de l’Échiquier est intéressée mais nous demande de retravailler”. Son amie Elisa laisse peu à peu la palette graphique à Almudena. Le récit devient sien.

Banalité des gestes

Sur ces 224 pages à l’épaisse ligne claire s’étalent des aplats pastel : écarlate, jaune mimosa, rose, bleu layette et nuit, corail. Cette sobriété épouse admirablement la pudeur remarquable avec laquelle l’inceste est abordé. Tout en suggestions et ellipses. Des mains. Un dessin d’enfant. Un regard. Un pipi au lit. Un canapé. Rien ne heurte l’œil dans “Gloria”. Mais la mise en scène de la banalité des gestes glace le sang. Comme quand un papa accompagne sa fille pour l’histoire du soir. “Les gros traits, ce n’est pas admis dans le canon classique mais ça me plait”, rigole l’Espagnole de Bruxelles, prix 2021 de la FWB pour la 1re œuvre jeunesse avec “Histoire en morceaux”. “Mon travail sur les fresques m’a donné le goût des aplats. Et les couleurs douces sont choisies pour contraster entre le monde enfantin et la dureté du vécu. Ça met presque mal à l’aise”. Le camaïeu n’est brisé que par le vert pomme. “Il accompagne les moments bizarres, les hallucinations, les écrans, les drogues”.

"Gloria", première BD de l'autrice bruxelloise Almudena Pano.
©Almudena Pano - Rue de l'Échiquier
guillement

C'est la société qui permet de tels comportements. Voire les valorise. C'est la société où le pouvoir peut s'exercer avec violence et impunité. Plus on dénonce les coupables, plus on les punit, plus ces saloperies diminueront.

"Gloria", première BD de l'autrice bruxelloise Almudena Pano, donne un gros coup de pied dans le tabou de l'inceste. Avec pudeur et sobriété, servies par des aplats pastels.
La sobriété et les couleurs pastel épousent admirablement la pudeur remarquable avec laquelle l'inceste est abordé. Tout en suggestions et ellipses. Des mains. Un dessin d'enfant. Un regard. Un pipi au lit. Un canapé. Rien ne heurte l’œil dans "Gloria". Mais la mise en scène de la banalité des gestes glace le sang. ©Almudena Pano - Rue de l'Échiquier

Tous ces codes sont bien maîtrisés pour une autrice qui n’a lu ses premières BD qu’en 2018… “J’ai commencé par Maus et Persepolis. Jamais je n’aurais cru être un jour publiée. Je pensais que je nettoierais des chambres d’hôtel toute ma vie dans l’établissement familial, dans mon petit village d’Espagne”.

Ce week-end du 25 au 29 janvier, Almudena Pano va pourtant défendre sa “Gloria” à Angoulême, grand raout annuel du 9e art. Curieuse convergence stellaire : le festival est empêtré depuis la mi-décembre dans une polémique concernant l’expo qu’il prévoyait sur Bastien Vivès. L’auteur est en effet vivement attaqué pour des dessins et propos qui, selon ses détracteurs, “banalisent voire promeuvent la pédophilie et l’inceste”. La novice garde son tact : “Je suis contente de me rendre avec mon livre qui, justement dénonce l’inceste, dans ce festival qui a ce gros problème de com'”. Et de répéter : “C’est la société qui permet de tels comportements. Voire les valorise. C’est la société où le pouvoir peut s’exercer avec violence et impunité. Plus on dénonce les auteurs, plus on les punit, plus ces saloperies diminueront”. Et c’est exactement ce qu’est Gloria : un gros kick dans l’ordre établi.

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