À Molenbeek, ces jeunes jouent «À peu près Shakespeare» mais sont tout à fait comédiens (vidéo)

Othello s’installe à Molem. Le Maure de Shakespeare est mis en scène à la Maison des Cultures par des jeunes de Molenbeek. Le texte châtié du classique s’y mêle d’argot des quartiers. Il devient " À peu près Othello d’à peu près Shakespeare ". Racisme, féminicide…: l’urgence de ses thèmes en sort encore renforcée.

Julien Rensonnet

Au centre de la scène, Othello s’apprête à trucider Desdémone. Mais le Maure de Shakespeare est arrêté par une voix inattendue qui s’élève dans le noir. "On n’y croit pas, là !" C’est Jeanne Dandoy qui, des gradins, s’invite au pied du lit des amants. La comédienne assiste Ben Hamidou dans cet atelier théâtral fréquenté par des jeunes de Molenbeek. "On n’a pas l’impression que tu vas la tuer", oppose-t-elle à l’Othello, une grande baraque à dreadlocks et baskets blanches. "Tu dois te coucher sur elle, vas-y". Le jeu reprend. Mais s’arrête illico. Cette fois, Jeanne Dandoy s’adresse aux coins de la scène, où s’opposent des gangs de filles et de garçons qui assistent à la tragédie en cours. "Le girl power, là: plus doux ! On dirait le chœur de l’Armée Rouge ! Et vous le boys band: c’est trop mou. Vous devez être comme au match de foot !"

« J’en parle pas chez moi. Je préfère garder le suspense. On joue des caractères qui sont très différents de nous ».
 La troupe coachée par l’ASBL Smoners de Ben Hamidou reçoit l’expertise de pros, comme la comédienne Jeanne Dandoy (au centre en jeans).
La troupe coachée par l’ASBL Smoners de Ben Hamidou reçoit l’expertise de pros, comme la comédienne Jeanne Dandoy (au centre en jeans). ©ÉdA – Julien Rensonnet
Dans cette version molenbeekoise du classique shakespearien, Desdémone et Othello… vont chez le psy.
Dans cette version molenbeekoise du classique shakespearien, Desdémone et Othello… vont chez le psy. ©ÉdA – Julien Rensonnet

"Tout a commencé par des ateliers théâtre. On faisait des exercices basiques, de l’impro…", se souvient la comédienne Maya De Waele, qui coache elle aussi ces jeunes très talentueux. Ils sont une quinzaine. Les premières séances remontent à près de deux ans. Elles sont encadrées par l’ASBL Smoners d’Hamidou. Depuis plus de 20 ans, la structure molenbeekoise met en scène "adultes et jeunes adolescents des quartiers populaires". De Waele: "Certains viennent par passion, d’autres pour tenter d’en faire un métier". Lina confirme: "C’est exigeant. Il faut de la rigueur. Car on sait où on veut aller: on veut montrer une autre facette de nous à nos proches". On n’en dira pas trop, mais ceux-ci seront surpris dès les premiers mots du texte, ce vendredi 25 novembre 2022 à la Maison des Cultures de Molenbeek. Anass sourit: "J’en parle pas chez moi. Je préfère garder le suspense. On joue des caractères qui sont très différents de nous". Ses comparses le raillent gentiment. "Ouais, toi, tu joues un mauvais garçon".

« Ni barbant ni bateau »

Car le travail a porté ses fruits. Tellement que certains talents ont quitté la troupe: ils sont intégrés dans des conservatoires. Une gageure vu leur profil, qui ne correspond pas vraiment à la toujours trop grande uniformité des écoles de théâtre belges. Les autres continuent à bosser. "Quand il a fallu choisir une pièce, ils voulaient un classique avec un langage soutenu. Mais ils voulaient aussi du rire", se rappelle Ben Hamidou. "Jeanne Dandoy leur a proposé Othello: même si c’est un classique, ça brasse des thèmes très contemporains comme le racisme, la misogynie, le féminicide". Sébastien complète: "On voulait défendre des idées sans être barbant ni bateau. Othello, c’est bien. Ça parle aussi du pouvoir, de la place de chacun dans la société". Maya De Waele: "Les jeunes se sont beaucoup questionnés. Par exemple sur le fait qu’un homme peut tromper sa femme, mais pas l’inverse".

« On montre qu’il peut y avoir du racisme dans les auditions. Que les comédiens qui ne sont pas blancs ne reçoivent pas les rôles intéressants. Idem pour les femmes ».
 Matteo, Sébastien, Gabriel, Anass, Léa et Lina font partie de la troupe molenbeekoise qui s’approprie Shakespeare. «Il reste plus grand-chose d’Othello là-dedans».
Matteo, Sébastien, Gabriel, Anass, Léa et Lina font partie de la troupe molenbeekoise qui s’approprie Shakespeare. «Il reste plus grand-chose d’Othello là-dedans». ©ÉdA – Julien Rensonnet
 Maya De Waele: «On montre qu’il y a du racisme dans le théâtre».
Maya De Waele: «On montre qu’il y a du racisme dans le théâtre». ©ÉdA – Julien Rensonnet

Attention, Shakespeare n’est pas dit scrupuleusement ici. Le texte élisabéthain est truffé d’argot des quartiers. Le Venise du XVIIe siècle se teinte d’un Molem de 2022. "On a pris les scènes qui nous marquaient. On a improvisé aussi. Et donc on a implanté nos caractères à nous au texte: là, il reste plus grand-chose d’Othello", prévient Sébastien. D’où ce titre facétieux et honnête: "À peu près Othello d’à peu près Shakespeare". Ben Hamidou opine: "C’est un spectacle qui part des jeunes et qui parle des jeunes. On ne peut pas tenir deux ans aussi intensivement si on ne se sent pas concerné. On a un peu brodé. Par exemple, Othello et Desdémone vont chez le psy". Maya De Waele en dit un peu plus: "On joue aussi sur la mise en abîme du processus de création. On montre qu’il peut y avoir du racisme dans les auditions. Que les comédiens qui ne sont pas blancs ne reçoivent pas les rôles intéressants. Idem pour les femmes". Ne vous étonnez donc pas si plusieurs visages se drapent de la cape d’Othello ou empoignent l’épée de Iago. Même sans poil sous le menton. "La comédienne qui joue le rôle de Iago joue elle-même une femme qui joue Iago. Jouissif". Et malin. "Parce que les deux seuls rôles féminins de la pièce sont plutôt passifs". Et ça, les jeunes s’en sont bien rendu compte.

Maître d’armes

 Ben Hamidou: «C’est un spectacle qui part des jeunes et qui parle des jeunes. On ne peut pas tenir deux ans aussi intensivement si on ne se sent pas concerné».
Ben Hamidou: «C’est un spectacle qui part des jeunes et qui parle des jeunes. On ne peut pas tenir deux ans aussi intensivement si on ne se sent pas concerné». ©ÉdA – Julien Rensonnet
 Le féminicide est au cœur de la pièce comme des préoccupations de ses comédiens.
Le féminicide est au cœur de la pièce comme des préoccupations de ses comédiens. ©ÉdA – Julien Rensonnet

"À peu près Shakespeare" donc, mais totalement pro. Pour ce spectacle, Ben Hamidou voulait que ses protégés jouissent d’un encadrement à la pointe: ils se costument dans la réserve du Théâtre National, bénéficient d’une attachée de presse, du graphiste du Théâtre de Poche pour l’affiche, enchaînent les filages en résidence dans une vraie salle avec un éclairage au poil et ont même reçu des cours de maniement avec un maître d’armes. Sans parler des gros horaires. Léa rigole: "Ça nous met plus de pression que pour la fancy fair de l’école !" Matteo aussi ressent cette pression qui gonfle avant la première. Quant à Gabriel, qui garde autour des yeux un souvenir bleui du cours d’épée, il a invité ses potes. "Quand je leur dis que je fais du théâtre, ils sont choqués. Moi, j’ai toujours aimé ça. La comédie, les films… Je m’intéresse à tout. Ça m’fait plaisir de les voir s’emballer comme ça".

Peut-être que sa bande se joindra au chœur des hommes quand Othello fomentera sa vengeance ?

+ " À peu près Othello d’à peu près Shakespeare ", création collective coproduite par Smoners ASBL et la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek, 25 et 26 novembre 2022 à 20h et 27 novembre 2022 à 15h.