«Prendre soin de soi-même, sinon on fait des bêtises»: après la rue, Michel trouve son chemin grâce au logement (vidéo)

Michel Francis a longtemps vécu dans la rue. Relogé, il bénéficie du programme « My Way » d’Infirmiers de Rue. Plus que les besoins primaires, celui-ci dessine « un projet de vie » et tente de resserrer le réseau autour de ses bénéficiaires. Avec « ce qui fait du bien ». On rend visite à Michel dans sa résidence de Molenbeek.

« Gaëlle, tu vas pas me croire: si je bois une bière ou deux par jour, c’est beaucoup. Ça me dit plus rien. J’me sens très bien ». Casquette d’une marque de chips bien connue, pantalon treilli où est suspendu un porte-clefs en forme d’éléphant en peluche, Michel Francis tend le bras. « Il tremble pas, regarde ! »

Comme tous les jours "quand il fait beau", l’homme d’une soixantaine d’années prend l’air dans le quartier du Scheutbos, à Molenbeek, où il habite une maison de repos. Ce changement subit, Michel l’attribue à sa rencontre avec Marie-Antoinette Robert. "Marie a glissé sur le carrelage humide du fumoir". Alors il pousse la chaise roulante sur les trottoirs cabossés qui mènent au café le plus proche. "À la résidence, on nous surnomme les inséparables".

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 Dans sa nouvelle résidence de Molenbeek, Michel Francis est aux petits soins dès l’aube pour Marie-Antoinette Robert. C’est dans ce logement déniché en accord avec lui par le programme «My Way» d’Infirmiers de Rue que l’homme semble trouver l’équilibre.
Dans sa nouvelle résidence de Molenbeek, Michel Francis est aux petits soins dès l’aube pour Marie-Antoinette Robert. C’est dans ce logement déniché en accord avec lui par le programme «My Way» d’Infirmiers de Rue que l’homme semble trouver l’équilibre. ©ÉdA – Mathieu Golinvaux

Médailles

"Quel changement ! Je suis contente de vous voir aussi bien ! Mais attention: on dit des inséparables que ce sont des oiseaux qui ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. Il ne faut pas vous mettre de côté". Gaëlle Guerrero connaît bien Michel Francis. Travailleuse sociale pour Infirmiers de Rue, elle le rencontre en 2012. Il vit dans la rue, dans le quartier Clemenceau à Anderlecht. "Le Lidl, c’était ma chambre à coucher", grince-t-il. À l’époque, les infirmiers bruxellois passent souvent plusieurs heures en maraude avant de tomber sur leur patient. Qui parfois, leur file entre les doigts. "Tu m’as connu dans un état lamentable. On devrait te donner des médailles. C’était ma faute, j’aurais dû tout arrêter plus tôt, la boisson… Mais maintenant, grâce à Marie… Regarde, j’ai même rasé ma barbe. J’aurais voulu faire Saint-Nicolas mais elle n’est jamais devenue blanche !"

Cette transfiguration n’a rien du miracle. Michel Francis fait partie des quelque 50 personnes suivies par le programme My Way (ou "mon chemin") d’Infirmiers de Rue, dont 30 en "suivi intensif". Pour ces anciens sans-abri, le travail de l’ASBL de Cureghem ne s’arrête donc pas au relogement. My Way en est la dernière étape. "On tente de reconstruire un projet de vie, un réseau socioculturel autour de la personne, avec elle, en accord avec ses aspirations", éclaire Koen Van den Broeck, responsable com. Ce travail "sur le long terme" dure "des années et des années". Gaëlle Guerrero: "On travaille le bien-être. Pas uniquement les besoins de base. On retrouve du sens, l’estime de soi. On prévient ainsi les risques de rechute, toujours bien réels". Michel embraye: "Prendre soin de soi-même, se connaître avant de connaître les autres. Sinon on fait des bêtises et on peut en entraîner avec soi sur la mauvaise pente. Mais c’est dur de voir ses défauts". Marie lui rappelle tous les jours de ne pas exploser son budget en passant au night-shop. "Sinon, je ramène des conneries".

 Gaëlle Guerrero (à droite) a rencontré Michel Francis en 2012 lorsqu’il vivait dans la rue, à Anderlecht. Désormais, l’homme semble trouver sa voie grâce au programme «My Way» d’Infirmiers de Rue, suivi sur le très long terme. C’est dans ce cadre que Gaëlle et sa collègue Lucia Valiente lui rendent visite régulièrement dans sa nouvelle résidence de Molenbeek.
Gaëlle Guerrero (à droite) a rencontré Michel Francis en 2012 lorsqu’il vivait dans la rue, à Anderlecht. Désormais, l’homme semble trouver sa voie grâce au programme «My Way» d’Infirmiers de Rue, suivi sur le très long terme. C’est dans ce cadre que Gaëlle et sa collègue Lucia Valiente lui rendent visite régulièrement dans sa nouvelle résidence de Molenbeek. ©ÉdA – Mathieu Golinvaux

Il ne s’agit pas uniquement de "s’occuper", mais de mettre le doigt sur "ce qui fait du bien". Ainsi, l’ancien fleuriste brabançon a aidé à la construction de serres dans sa nouvelle résidence molenbeekoise. "On a planté des pensées: ça tombe bien, comme je perds les miennes !" Ménage, vidange des cendriers, ce blagueur "maniaque" et altruiste "met les mains à tout". Marie opine: "Au réfectoire, il débarrasse pour tout le monde !" Pour renforcer cette fibre, Gaëlle a proposé du bénévolat. Michel balaye: "J’aurais pas le temps !"

Johnny

My Way emploie 5 travailleuses sociales et une gestionnaire locative. Le programme se base sur le renversement de logique dans le traitement du sans-abrisme, où l’urgence des saisons, le froid polaire et la canicule, fait trop souvent oublier les solutions structurelles. Ce que prône Infirmiers de Rue comme d’autres associations: le logement d’abord. Ainsi, en 2014, Michel Francis bénéficie du programme Housing First bruxellois. "On négocie en permanence avec les AIS via nos deux capteurs de logements", détaille Koen Van den Broeck. "On dispose aussi de 6 modules à Forest, nombre bientôt doublé à Neder-Over-Heembeek". Gaëlle Guerrero se souvient: "Michel était en ordre de RIS, ce qui reste nécessaire même si l’idée du Housing First, c’est de pouvoir être logé sans revenu. Car une adresse, un endroit où manger et dormir et éventuellement travailler, c’est le début de tout". Les démarches administratives kafkaïennes ont été accompagnées par du Johnny. "Parfois, Gaëlle mettait ça à fond dans la rue. J’étais gêné", badine le fan.

 Fan de Johnny, Michel Francis aime aussi bouquiner sur Bruxelles, «pas besoin de voyager». Ses voyages à lui, l’homme les réserve à Marie, avec qui il se promène tous les jours dans le quartier du Scheutbos où il est connu comme le loup blanc.
Fan de Johnny, Michel Francis aime aussi bouquiner sur Bruxelles, «pas besoin de voyager». Ses voyages à lui, l’homme les réserve à Marie, avec qui il se promène tous les jours dans le quartier du Scheutbos où il est connu comme le loup blanc. ©ÉdA – Mathieu Golinvaux

Mais tout ne va pas de soi. Michel Francis est parachuté dans un nouvel environnement, à Forest. "Nous, on a le choix de notre quartier", souligne Gaëlle Guerrero. "Lui pas". Pas à pas, My Way affine les besoins de son protégé. La travailleuse sociale connaît le coco. "Michel, ce qui lui correspond, c’est de ne pas être seul. C’est pas évident dans notre société individualiste. Même si on voit qu’on revient à l’habitat groupé. Alors on a réfléchi avec lui". D’où l’arrivée en mai 2022 dans "cette chouette résidence, qui le laisse prendre sa place". Poussée par son chevalier-servant, la chaise roulante de Marie remonte la rue en bord de parc. Klaxon. "Hey Michel !" Le sympathique pensionnaire est connu comme le loup blanc dans le coin. On cause un peu à l’arrêt de bus. "J’aime bien ce quartier. J’suis tout l’temps dehors". Gaëlle envisage de l’accompagner dans un jardin partagé voisin. "Quand on frappe à la porte d’associations de quartier, on y va sans parler du passé de sans-abri des personnes qu’on suit. Sinon, ça reste". Et ça biaise le regard.

Dans sa chambre, sous les regards punaisés d’Elvis, de Johnny, de petits chats et du bon dieu, Michel lit "des bouquins sur Bruxelles. Sur ce que les touristes viennent voir. Pas besoin de voyager ailleurs". Entre le ménage, les virées à la supérette du coin pour le paquet de clopes "le moins cher", le coca en terrasse et les après-midi au soleil du Scheutbos, il "n’a pas le temps" pour aller au musée. Dès l’aube, il est aux petits oignons pour Marie. "6 mois que tu me supportes, hein ? !", la taquine-t-il en lui posant son sweat à capuche sur ses épaules refroidies. "Mais tu es gentil", souffle-t-elle entre deux bouffées de tabac. Gaëlle Guerrero se dit émue. "On dirait que vous avez trouvé votre place, Michel ?" Lui: "Ben ouais. Une vie normale. On rigole, on regarde la télé. On avance. Mais on n’oublie pas le passé".

 À Molenbeek, Michel Francis dit avoir trouvé «une vie normale». Sans doute en partie grâce au suivi sur le long terme de l’ASBL Infirmiers de Rue et son programme «My Way».
À Molenbeek, Michel Francis dit avoir trouvé «une vie normale». Sans doute en partie grâce au suivi sur le long terme de l’ASBL Infirmiers de Rue et son programme «My Way». ©ÉdA – Mathieu Golinvaux
 À Molenbeek, Michel Francis dit avoir trouvé «une vie normale». Sans doute en partie grâce au suivi sur le long terme de l’ASBL Infirmiers de Rue et son programme «My Way».
À Molenbeek, Michel Francis dit avoir trouvé «une vie normale». Sans doute en partie grâce au suivi sur le long terme de l’ASBL Infirmiers de Rue et son programme «My Way». ©ÉdA – Mathieu Golinvaux
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