Un an après #balancetonbar, quels changements dans les lieux festifs bruxellois? «On en a marre des “équipes bienveillance” bénévoles»

Il y a un an, une déflagration embrase le monde de la nuit bruxellois. Le mouvement #balancetonbar, d’abord sur Instagram puis dans la rue, a dénoncé viols, harcèlements et violences de genre dans les lieux festifs. Un an après, où en est-on ? Pour nos trois témoins, c’est indéniable, il reste du travail. 

Julien Rensonnet

"Y a des bars qui nous ont dit: “regardez, on a mis un agent de sécurité en plus”. OK, c’est bien les gars, mais vous n’avez rien compris: les vigiles, c’est pour les bagarres et les vols". Et pas les violences sexuelles.

Un an après la déflagration #balancetonbar à Bruxelles, Laura se rend compte du travail qui reste à accomplir. La Bruxelloise est la fondatrice de la collective féministe Les Sous-Entendu.e.s. Après la vague de dénonciations sur Instagram concernant les faits de harcèlement et viols liés au genre dans les lieux festifs de la capitale, avec des semblables, elle monte "dans l’urgence" l’UFIA (Union Féministe Inclusive Autogérée). C’est ce "front commun" de militantes qui descend dans les rues d’Ixelles le 14 octobre 2021. Et appelle au boycott des bars le 12 novembre.

 Pour Laura, de la collective UFIA à l’origine des manifs #balancetonbar, les avancées dans les lieux festifs bruxellois restent minimes.
Pour Laura, de la collective UFIA à l’origine des manifs #balancetonbar, les avancées dans les lieux festifs bruxellois restent minimes. ©ÉdA – Julien Rensonnet

« On en a marre des bénévoles »

En 2022, Laura rit beaucoup. Mais surtout jaune. " Non, il n’y a pas de changement dans les lieux festifs ", se résout-elle. " Des affiches qui insistent sur le consentement, c’est insuffisant. Mais on identifie quand même quelques pistes dans certains lieux ". Par exemple, un QR code à scanner qui compose illico un N° d’urgence. Mieux: des " awareness teams " ou " équipes bienveillance ". Il s’agit d’un relais de confiance pour les victimes, pouvant les guider vers une potentielle " safe zone " et les orienter vers les bons services. Comme le Centre de Prise en Charge des Violences sexuelles (CPVS). Un nom de code de plus en plus répandu, le fameux " Angela " à glisser à l’oreille d’un "angel" ("ange gardien") ou d’un membre du personnel de l’établissement formé à cette intention, peut aussi aider la victime et ses proches. Des bars et salles de Bruxelles y recourent déjà. Mais pour l’UFIA, l’équipe bienveillance devrait être professionnalisée dans les lieux de fête. "On en a marre que ça soit des bénévoles. Il faut former les équipes et leur offrir le salaire afférent si le bar veut valoriser ce service. Et pourquoi pas y conditionner les permis d’exploitation ?"

J’ai des filles, des amies. On sait que les choses ne se passent pas comme il faudrait. Et que c’est trop fréquent.

Le Bourgmestre d’Ixelles Christos Doulkeridis n’a "pas été surpris" quand son hôtel de ville de la place Fernand Cocq s’est vu enrubanné de fumigènes rouges le 14 octobre 2021. "J’ai des filles, des amies. On sait que les choses ne se passent pas comme il faudrait. Et que c’est trop fréquent". Si l’Écolo reconnaît son étonnement quant à l’ampleur du mouvement, il juge celui-ci "normal". "Quand on n’a pas de considération, faut pas s’étonner que ça sorte de façon pétaradante". Le scandale ayant sa source dans le quartier du cimetière d’Ixelles, les signalements et plaintes ont-elles afflué depuis un an ? Doulkeridis ne veut pas parler statistiques. "Les victimes ne portent pas toutes plainte. Il faut les y encourager. Mais les chiffres ne témoignent pas de la réalité: les faits sont encore plus graves". Face à ce "chiffre noir", le bourgmestre à l’aulne s’est plutôt engagé auprès des militant.e.s "à débloquer les moyens pour objectiver le phénomène".

 Le 14 octobre 2021, des milliers de manifestants relient la place Fernand Cocq depuis le cimetière d’Ixelles. Le Bourgmestre Christos Doulkeridis invitera une délégation à l’hôtel de ville.
Le 14 octobre 2021, des milliers de manifestants relient la place Fernand Cocq depuis le cimetière d’Ixelles. Le Bourgmestre Christos Doulkeridis invitera une délégation à l’hôtel de ville. ©BELGA

Stratagèmes de sécurité

D’où le rapport du cabinet Égérie, commandé suite à #balancetonbar. Cette enquête a atterri en mai 2022. Ixelles l’a envoyée "à tous les bourgmestres, toutes les zones de police et tous les ministres du pays". Intersectionnelle, elle sonde 1000 femmes, personnes racisées et LGBTQIA + habituées du quartier Flagey et du Cimetière d’Ixelles, épicentre du séisme. "80% des répondant.e.s disent qu’elles préparent leur sortie, en s’habillant, prévoyant des stratagèmes de sécurité… Qui, chez les hommes blancs cisgenre, est dans le cas ? ! Si ça, ça rentre pas dans les têtes des mecs !" Le maïeur pense donc lui aussi que, pour exaucer "le souhait légitime" des femmes de "sortir dans l’insouciance", un "métier nouveau", devrait apparaître. "Les dispositifs prévus par la loi Tobback de 1990 pour les lieux de sortie ne sont orientés que bagarre. Ils ne s’adressent pas aux publics en insécurité, aux usages de drogue…" Le compte Instagram #balancetonbar a d’ailleurs pointé des videurs comme violeurs. "À côté des barracudas, il faut ce nouveau métier d’agent de bienveillance pour réagir rapidement en cas d’agression sexuelle. Ça, c’est une évolution de la législation que le Fédéral doit mettre à l’agenda".

Notre équipe safer, ce sont plusieurs personnes, chargées de ne pas boire ni prendre de drogues. Elles tournent dans la soirée. L’idée n’est pas du tout de fliquer le public. Mais de l’accompagner, de l’orienter.
 Ophélie Mac, organisatrice des soirées Fatsabbats.
Ophélie Mac, organisatrice des soirées Fatsabbats. ©DR

Une équipe dite " safer " (ou " plus en sécurité ") est déjà en place dans les soirées bruxelloises Fatsabbats. "Ce sont plusieurs personnes, chargées de ne pas boire ni prendre de drogues. Elles tournent dans la soirée. L’idée n’est pas du tout de fliquer le public. Mais de l’accompagner, de l’orienter vers une salle “safe”, une petite loge au calme pour s’hydrater si des substances sont consommées, pour reprendre ses esprits, être à l’écoute", développe l’artiste Ophélie Mac, fondatrice et organisatrice. Fatsabbats est né "bien avant #balancetonbar et avant Georges Floyd. On voyait ce manque dans la nuit bruxelloise pour les personnes LGBTQIA + et racisées. On ne trouvait pas d’espace où se sentir à l’aise et en sécurité", confie la lesbienne d’origine afro-antillaise. "Quand j’arrive à Bruxelles il y a 10 ans, toutes les soirées LGBT passent de la techno. On y prend beaucoup de cocaïne. Je ne m’y retrouve pas. Je ne suis pas la seule". Un lieu est créé en 2019 à Anneessens, au centre de Bruxelles. "Comme un salon, avec des canapés, des tapis, où me sentir à l’aise avec mes pair.e.s". S’y tiennent expos, projections, groupes de parole et fêtes.

« On se protège, on se coupe de ce qui se passe dehors »

Depuis sa fermeture suite au covid, Ophélie Mac est passée au format nomade pour des événements "tous les deux ou trois mois. On emprunte murs et matériel aux lieux subventionnés". D’où l’ouverture à un plus large public. "De la non-mixité choisie à 300 personnes, on passe à des événements qui en rassemblent 1.000. Ces nouveaux publics nous font plein de bons retours". Fatsabbats y affiche ses valeurs "dans une charte à l’entrée". Mais se pose la question "de la capitalisation" de la fête. "Dès qu’on veut faire de l’argent, il faut 2.000 personnes. Impossible de filtrer ce monde. Déjà à 300, on ne peut pas garantir que tout le monde est super. C’est pour ça que Fatsabbats reste petit. On se protège, on se coupe de ce qui se passe dehors".

L’UFIA devait récemment participer à un débat sur le harcèlement de genre. 35 bars et lieux étaient invités. Aucun n’est venu ou presque.

Pour comprendre ce besoin des personnes racisées et sexisées de se retrouver entre soi, il y a ce chiffre effarant de l’étude ixelloise: 96% des personnes sondées "affirment avoir déjà dû faire face, de manière directe ou indirecte, à au moins une situation de violence sexiste ou sexuelle". 15% ont été drogué.e.s à leur insu. 12% ont subi une agression sexuelle. Mais à l’UFIA, Laura regrette que l’électrochoc n’arrive pas. "Nous devions récemment participer à un débat sur le sujet, à l’initiative du club C12. 35 bars et lieux étaient invités. Aucun n’est venu", grince-t-elle. "Dans le champ politique, seuls 3 des 19 bourgmestres bruxellois nous ont reçues: les Écolos. Saint-Gilles et la Ville nous ont laissées dans le vent pendant des mois. C’est scandaleux, vu leur concentration en bars". Et de glisser: "c’est fatigant de toujours traiter avec les mêmes partis. Les autres attendent que ça passe". À Ixelles, Doulkeridis veut "garder le dossier à l’agenda". Un débat se tient ce vendredi 14 octobre qui réunit politiques, militantes, associations, pros de la nuit et policiers.

 Christos Doulkeridis (Écolo), fait partie des trois seuls bourgmestres bruxellois (sur 19) à avoir reçu les militantes de l’UFIA. Ce 14 octobre, à la date anniversaire de #balancetonbar, sa commune d’Ixelles organise un débat impliquant tous les acteurs de terrain.
Christos Doulkeridis (Écolo), fait partie des trois seuls bourgmestres bruxellois (sur 19) à avoir reçu les militantes de l’UFIA. Ce 14 octobre, à la date anniversaire de #balancetonbar, sa commune d’Ixelles organise un débat impliquant tous les acteurs de terrain. ©ÉdA – Julien Rensonnet

Mais il n’y a pas qu’à Ixelles que ça bouge. La Ville de Bruxelles a publié en février 2022 son plan " Rien sans mon consentement ". Il dégage 77 points d’action pour améliorer la nuit bruxelloise. L’UFIA regrette cependant de n’avoir été conviée par le Bourgmestre et les échevines compétentes qu’après sa conception.

Au niveau régional, un appel à projets a été lancé en mars par la Secrétaire d’État bruxelloise à l’égalité des chances Nawal Ben Hamou (PS). Depuis septembre, des budgets sont ainsi alloués à la formation du personnel des bars et clubs quant aux violences sexuelles (Plan Sacha, 70.000€) et à l’usage de drogues (Modus Vivendi, 70.000). La Brussels By Night Federation reçoit 60.000€ pour développer sa plateforme We Care dans l’accompagnement des clubs et organisateurs. Enfin, le Collectif Osmose est doté de 50.000€ pour "conscientiser et éduquer le public du milieu festif aux problématiques de harcèlement". Chacune de ses associations mise selon ses compétences sur la généralisation de "care team" ou "équipe bienveillance". L’UFIA s’en félicite. "On va collaborer. Mais ce sont des budgets temporaires. Et la formation du personnel restera au bon vouloir de chaque établissement. Rien n’est pérennisé". Pour Laura, "c’est toute la société qui devrait suivre ces formations".