Lorenzo Serra (Brussels by Night Federation): “On ne peut pas laisser à un voisin seul le pouvoir de fermer une institution comme le Fuse”

La Brussels By Night Federation, sous le choc de la fermeture du Fuse, demande aux autorités bruxelloises de s’inspirer de Berlin ou Londres pour sauvegarder la culture club. Dans ces capitales prévaut le principe d’antériorité. Où un voisin ne peut prétendre à fermer un club mythique à lui tout seul.

Julien Rensonnet
Le Fuse est poussé à la fermeture en raison d'un litige de voisinage concernant ses nuisances sonores.
Le Fuse est poussé à la fermeture en raison d'un litige de voisinage concernant ses nuisances sonores. Selon la Brussels By Night Federation, la Région doit s'inspirer de Berlin et Londres pour empêcher qu'un riverain n'ait le pouvoir de fermer à lui seul des institutions culturelles qui contribuent au rayonnement de Bruxelles. ©EdA - Julien Rensonnet

Le monde de la nuit bruxellois est sous le choc de l’annonce de la fermeture du Fuse. Le mythique club de la rue Blaes, dans les Marolles à Bruxelles, annonce ce 12 janvier 2023 qu’il préfère stopper les platines plutôt que de respecter les normes imposées par Bruxelles Environnement suite à un litige de voisinage pour nuisances sonores. L’administration impose en effet au club de ne plus dépasser les 95dB et de fermer à 2h du matin. Pour Lorenzo Serra, cofondateur de la Brussels By Night Federation, ces exigences n’ont pas de sens : “un lieu dont le son est le principal argument de vente ne peut pas descendre sous ce niveau. On s’entendrait parler. Et fermer à 2h ? C’est presqu’à cette heure-là que ça commence”.

Surtout, le représentant du monde de la nuit craint que les malheurs du Fuse ne se reproduisent pour d’autres clubs. “On n’imagine pas fermer des institutions comme le Botanique, l’AB ou La Monnaie. On ne ferme pas un opéra. Le Fuse, c’est l’opéra de la techno. Ce club a permis l’éclosion de centaines d’artistes, accueille de très grands musiciens, mais permet aussi via son réseautage à tout une économie créative de vivre, du tourisme aux graphistes”.

Berlin et Londres

Lorenzo Serra insiste : “On ne peut pas laisser tous les pouvoirs à un seul voisin, sans quoi Bruxelles deviendra une ville morte”. Pour éviter un “racket” sur les lieux nocturnes générateurs de nuisances sonores, l’organisateur de soirées appelle les autorités à réfléchir sur le principe du “droit l’antériorité”, que le monde anglo-saxon appelle “agent of change”. Celui-ci fait partie des priorité de la Brussels By Night Federation depuis la sortie du covid. Son représentant vulgarise : “En gros, c’est le principe du “premier arrivé, premier servi”. Les villes modernes, qui vivent 24h/24, déterminent des quartiers où la nightlife est instaurée. Ça ne se fait pas comme ça, mais sur base d’études environnementales, urbanistiques, architecturales, économiques. Dans ces quartiers, quelqu’un qui s’installe est au courant qu’il va y avoir du bruit. Soit il s’adapte lui-même et à ses frais contre le bruit, soit il déménage”.

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C'était cool d'habiter à Berlin. La gentrification a attiré les familles. Les préoccupations changent, les enfants débarquent, et on se plaint d'un bruit venant de lieux qu'on a jadis fréquentés. De nombreux clubs n'y ont pas survécu.

Berlin et Londres sont les chefs de file d’une telle politique urbanistique. “Berlin a déclaré la nuit comme patrimoine culturel immatériel”. Il s’agissait d’une question de survie de toute la culture des musiques électroniques, qui a contribué à l’attraction de la capitale allemande. “Dans les années 90, beaucoup d’habitants se sont installés à Berlin est. C’était cool d’y habiter. On sait comment ça se passe. La gentrification a attiré les familles avec enfants. Les préoccupations des habitants changent, les enfants débarquent, et on se plaint d’un bruit venant de lieux qu’on a jadis fréquenté. De nombreux clubs n’y ont pas survécu”. À Londres, la mythique Fabric a connu une pression similaire mais des pétitions et manifs lui ont sauvé la peau. Face au renouveau de sa scène techno, Paris a ouvert la porte à un principe d’antériorité dès 2016, notamment suite à la publication d’un rapport du Ministère de l’Intérieur pour assurer le rôle touristique de la nuit. “C’est un changement de paradigme”, résume Serra. “Le riverain s’adapte ou s’en va, et plus le club”. Et de plaider pour l’action : “Le secteur ne veut pas de beaux engagements comme dans les COP pour le climat : il faut changer des lois pour que la ville puisse vivre en osmose”.

Dans le cas du Fuse, Lorenzo Serra a convoqué “d’urgence” une réunion du Conseil bruxellois de la Nuit. Y sont conviés les cabinets du Ministre-président Vervoort (PS), du Ministre de l’Environnement Maron (Ecolo), compétent via son administration Bruxelles Environnement. En seront aussi le Bourgmestre de Bruxelles Philippe Close (PS) et l’administration régionale du tourisme visit.brussels “qui avec le Fuse compte un argument publicitaire mondial qui ne lui coûte rien”.


Quelles règles pour les clubs à Bruxelles ?

À Bruxelles, le niveau sonore est coulé dans un arrêté régional datant du 21 février 2018. Il s’agit de l’arrêt “son amplifié”. Les clubs, salles de concerts et organisateurs de soirées en intérieur y sont tenus à 3 seuils bien distincts.

  1. Sous les 85dB : sans condition
  2. Jusqu’à 95dB : “les exploitants doivent informer le public sur les risques des niveaux sonores diffusés (à l’aide de pictogrammes) et afficher le niveau sonore en temps réel (grâce à un afficheur de niveaux sonores)”. S’ils diffusent après minuit, ils doivent garder trace des niveaux sonores.
  3. Au-dessus de 100dB, ce qui est le cas des clubs : “les exploitants doivent mettre à disposition du public des protections auditives (bouchons) et une zone de repos auditif (où le niveau ne dépasse pas 85 dB). Ils doivent aussi enregistrer les niveaux sonores et en conserver l’historique. Et enfin désigner une personne de référence pour assurer le respect des conditions.

Lorenzo Serra ajoute que d’autres règles liées au son sont imposées aux exploitants de clubs et organisateurs de soirées et festivals clubbing. “On ne peut pas sortir les poubelles à n’importe quelle heure de la nuit, on doit installer un fumoir intérieur parce que les cigarettes en rue font souvent encore plus de bruit que la musique elle-même, on doit prévoir des stewards chargés d’empêcher les personnes éméchées de crier en rue…”

Concernant le niveau sonore de la musique, le représentant du monde de la nuit ajoute enfin qu’il existe des règles “très précises” sur les niveaux autorisés dans les constructions mitoyennes. Le son peut y être mesuré “à la fenêtre ou à l’intérieur”. Bruxelles Environnement précise que cette norme exige que "l'activité ne peut engendrer de variation supérieure à 6dB entre le bruit de fond constant et le bruit amplifié" généré par le club. "Il ne peut en outre y avoir de bruit amplifié après 2h du matin". C’est concernant ces dernières normes que la Brussels By Night Federation exprime ses inquiétudes et suggère d’étudier le principe d’antériorité (lire ci-dessus).

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