Et si vous preniez l’apéro sur un site street-art en pleine… rue de la Loi? Propaganza vous attend cet été au Lex66

Un apéro afterwork en compagnie de street-artists en pleine création ? L’idée est cool. Et d’autant plus insolite quand elle ouvre un intérieur d’îlot… de la rue de la Loi. Cette pratique de plus en plus fréquente séduit promoteurs et architectes : elle habite un site en attente de reconversion. Et attire vers lui. 

Julien Rensonnet

L’endroit n’a ni la réputation d’attirer les foules, ni celles de galerie à ciel ouvert pour le street-art. Mais quand le fleuve de voitures de la rue de la Loi nous laisse enfin traverser ses rapides pour accoster sur la berge du N°66, c’est l’étonnement qui surprend l’aventurier piéton.

Dans cet intérieur d’îlot encadré de hautes falaises de bureaux, les artistes du collectif Propaganza colorent de mauve, orange et rose flashy les murs ternes des entrées de garages.Au-dessus d’une volée de marches, un bar s’entoure de quelques transats alors que les sprays de peinture assaisonnent les premières bières décapsulées en ce jeudi après-midi.

 Julien Piloy (en haut à gauche), fondateur de Propaganza, est ravi de disposer d’un tel spot: les friches sont des denrées rares pour les street-artists bruxellois.
Julien Piloy (en haut à gauche), fondateur de Propaganza, est ravi de disposer d’un tel spot: les friches sont des denrées rares pour les street-artists bruxellois. ©ÉdA – Julien RENSONNET

"C’est très spécial, hein!", admet Julien Piloy, fondateur de Propaganza."C’est un architecte qui nous a proposé cette occupation précaire. On a le bâtiment, on peut tout peindre, intérieur et extérieur. On était un peu étonné car ce quartier n’est pas connu pour son animation ou son offre culturelle. Mais ça fait longtemps qu’on cherche ce genre d’endroit pour développer des apéros artistiques éphémères.On a les clefs, on vient peindre quand on veut".

On était un peu étonné car ce quartier n’est pas connu pour son animation ou son offre culturelle.

Les jeudis de juin et septembre, vous découvrirez donc l’avancée du chantier.Chaque zone a son propre code couleurs, pour veiller à l’homogénéité de l’œuvre. "Mais en dehors de ça, les artistes ont carte blanche", reprend Piloy. Une quinzaine de grapheurs ont répondu à l’appel. "Ils viennent peindre gratuitement mais tout le matériel est financé, à hauteur de 5.000 ou 6.000€.Ceux qui n’ont pas d’atelier bénéficient aussi d’une sorte de résidence.Et ça offre à tous une expo et un lieu de production gratuit".

Disparition

 L’artiste Dake25 est ravi de pouvoir tester ses techniques sur un site tout vierge.
L’artiste Dake25 est ravi de pouvoir tester ses techniques sur un site tout vierge. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Dans le tunnel qui relie la rue à la cour, Dake25 asperge d’un dernier spray un visage mauve encadré de feuilles vertes, seule verdure à portée de regard."Pour un grapheur, un bâtiment abandonné, c’est un parc d’attractions.Alors ce nouvel espace dans un quartier peu commun où on voit peu de graffiti, c’est top.Le spot est idéal car je peux m’entraîner, améliorer ma technique et tester des collaborations", acquiesce ce Chilien d’origine, qui gagne sa vie depuis 8 ans avec le graffiti. "Le code couleurs, ça me va: c’est cool aussi d’être obligé d’utiliser certaines teintes qu’on délaisse parfois. Et à l’intérieur, je peindrai sans trop faire attention puisque de toute façon, tout sera détruit".

Car c’est inéluctable: les fresques disparaîtront en octobre, en même temps que les faux plafonds et moquettes trouées de prises électriques du pavillon années 90, à l’arrière. "En façade, un restaurant va s’installer au rez-de-chaussée de l’actuel bâtiment, qui sera rénové", glisse Piloy. Le site doit aussi accueillir un espace de coworking.Idées qui correspondent bien aux velléités de la Région de ranimer le désert de bureau du quartier Loi après 17h. "Outre l’attrait pour le street-art, c’est le flou normatif autour de la rue de la Loi qui nous a poussés à ouvrir les murs aux artistes", commente Ivan Franck, architecte pour ArtBuild. Le client, le promoteur gantois Upgrade Estate spécialisé dans les kots, la coloc et le coworking, "préférait attendre avant l’exécution du projet vu les hésitations autour du PADLoi et du RRUZ, qui a été annulé en justice". Ainsi, un "timing exceptionnel d’une année durant laquelle le bâtiment est vide nous permet d’en disposer à notre guise.Ce qui convient aussi à l’occupant actuel, la VUB, coutumier du street-art sur son campus".

 L’intérieur du Lex66 pourra servir d’atelier et de lieu d’expo pour les artistes de Propaganza.
L’intérieur du Lex66 pourra servir d’atelier et de lieu d’expo pour les artistes de Propaganza. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Habiter

La volonté d’habiter l’endroit en attente de sa mutation fait désormais partie des bonnes habitudes de certains promoteurs. Les street-artist y ont leur rôle. On l’a vu sur le site CityGate à Anderlecht ou aux anciennes casernes à Ixelles avec notamment l’expo immersive de Créons .Le plus fameux exemple de la pratique reste l’œuvre éphémère monomaniaque du lettreur Denis Meyers aux anciens QG de Solvay à Ixelles.Au Loi 66, "l’idée est de transformer l’intérieur d’îlot, sur lequel donneront resto, café, auditoire et coworking, en une promenade entre la rue de la Loi et la rue Joseph II", reprend Ivan Franck. "L’ensemble sera accessible au public, ce qui s’inscrit dans la volonté de la Ville et de la Région.L’ouvrir dès à présent préfigure cette volonté.On ne sera plus face à une forteresse où la première personne qu’on croise est un vigile".

Et si vous preniez l’apéro sur un site street-art en pleine… rue de la Loi? Propaganza vous attend cet été au Lex66
©Tim Van de Velde

Un autre site couvé par ArtBuild dans le quartier, au N°9 de la rue Belliard, a d’ailleurs aussi reçu sa fresque (ci-contre)."Elle se situe dans le lobby mais reste visible de l’extérieur". D’une belle dimension de 15m de long sur 5 de haut, elle est signée Spear, issu de Propaganza. Et disparaîtra tout autant. "Ce n’est pas la rue où on attend un tel objet culturel. On attire donc l’attention sur le bâtiment. Au final, on n’en gardera que le thème central".

 L’ambition des architectes, comme le montrent ces images 3D, est de faire vivre le site avant même sa rénovation.
L’ambition des architectes, comme le montrent ces images 3D, est de faire vivre le site avant même sa rénovation. ©ArtBuild

Ouvrir le bâtiment préfigure la volonté d’attirer un public mixte rue de la Loi.On ne sera plus face à une forteresse où la première personne croisée est un vigile.

La collaboration semble naturelle.Mais pour les artistes, décrocher un tel terrain de jeu n’est pas facile."Il nous a fallu des années pour loger notre centre d’art urbain. On a finalement dû se tourner vers le privé", souligne Julien Piloy, dont le team a enfin ses quartiers dans un ancien garage, près de l’Altitude 100 à Forest . "Plusieurs grosses structures ont désormais l’habitude de gérer des friches à Bruxelles.Si on ne rentre pas pile poil dans leurs plans, on n’obtient pas le spot". Et puis le street-art n’est pas toujours bien vu, notamment en raison de mauvaises pratiques.Mais aussi tout bêtement de son image populaire. "Beaucoup d’investisseurs misent sur la nature, les nouvelles technologies propres… Ils n’aiment pas les odeurs de peinture chimiques dans leurs lieux".