Philippe Van Parijs, initiateur de Picnic the Streets: «Freddy Thielemans m’a appelé dans son bureau comme un gamin qui s’est mal conduit»

Philippe Van Parijs a lancé les rassemblements citoyens de « Picnic the Streets ». 10 ans plus tard, on le retrouve sur une place de la Bourse piétonne qui lui offre depuis 2012 « des milliers de sourires ». 

Julien Rensonnet

Il est l’homme qui a initié "Picnic the Streets".Et donc donné l’impulsion au piétonnier bruxellois.Alors que "son" mouvement fête ses 10 ans, Philippe Van Parijs est revenu à la Bourse ce dimanche 12 juin pour y partager quelques tartines.Au propre comme au figuré puisqu’une discussion avec le philosophe doit forcément être digérée. Alors que "Picnic the Streets" essaime aujourd’hui ses idées à la Porte de Flandre , le Bruxellois revient sur ces assemblées citoyennes qui, à coups d’apéros familiaux, ont profondément bouleversé la façon dont les Bruxellois, politiques et habitants, envisagent l’urbanisme de notre capitale.

 Une photographie du premier «Picnic the Streets» commémore aujourd’hui l’événement imaginé par Philippe Van Parijs sur la palissade du chantier de réfection de la Bourse.
Une photographie du premier «Picnic the Streets» commémore aujourd’hui l’événement imaginé par Philippe Van Parijs sur la palissade du chantier de réfection de la Bourse. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Philippe Van Parijs, vous n’étiez pas seul lors du premier pique-nique?

Tout découle d’une carte blanche que je publie le 24 mai 2012. J’y condamne la léthargie scandaleuse des autorités communales concernant cette autoroute inacceptable qui balafre Bruxelles. J’invite ceux qui partagent mon opinion à me rejoindre à la Bourse pour un acte de désobéissance civile. J’étais déjà allé une fois en prison. J’écris que j’y retournerais bien pour la bonne cause et je demande: "qui m’accompagne?" Quelques Bruxellois enthousiastes lancent un événement Facebook et le 10 juin, des milliers de personnes nous rejoignent.

Bien sûr le piétonnier est imparfait. Mais c’est tellement mieux qu’avec les voitures.Cette calamité. Les voir réenvahir l’espace, c’est impensable.

L’événement est d’abord interdit.

Freddy Thielemans, bourgmestre de Bruxelles à l’époque, veut envoyer sa police. Mais au vu de l’affluence, il affirme trouver l’idée charmante, et qu’elle va dans le sens de sa politique. On obtient de pique-niquer tout l’été et on organise aussi des pique-niques de rappel jusqu’en 2015 et le lancement des travaux.

En tant que philosophe, vous attendiez-vous à un tel impact? À changer si concrètement l’environnement urbain?

Je suis pessimiste à court terme et optimiste à long terme. Je ne pensais donc pas que ça irait si loin. Mais je l’espérais.Il fallait poursuivre intelligemment.Ne pas ennuyer le politique mais l’aider à prendre les bonnes décisions. Le résultat m’apporte une énorme gratification: au fil des années, j’ai vu des milliers de sourires sur ce piétonnier.Une récompense pour notre investissement.

 Quelques dizaines de Bruxellois ont ressorti les paniers de pique-nique pour fêter les 10 ans de la première manif, le 10 juin 2012, sur ce qui était alors une autoroute urbaine.
Quelques dizaines de Bruxellois ont ressorti les paniers de pique-nique pour fêter les 10 ans de la première manif, le 10 juin 2012, sur ce qui était alors une autoroute urbaine. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Que pensez-vous du résultat?

Bien sûr c’est imparfait. Trop chic pour certains, pas assez pour d’autres.Avec trop de terrasses ou d’événements pour certains, et pas assez pour d’autres. Mais c’est tellement mieux qu’avec les voitures.Les voir réenvahir l’espace, c’est impensable. Il y avait 4 bandes de circulation, 2 de parking! Où étaient alors tous ces gens qu’on voit aujourd’hui?

Même Alain Courtois […] m’a dit qu’à l’origine, ces boulevards haussmanniens n’ont pas été créés pour la voiture, mais pour la flânerie.

Il a fallu de la chance…

D’abord, on a eu du beau temps le 10 juin 2012. Ensuite, le MR était dans la majorité à la Ville. Les libéraux se sont montrés loyaux malgré les lobbys, des commerçants, des automobilistes. Els Ampe, échevine de la Mobilité, a pris des coups comme Yvan Mayeur. Leur soutien était important puisque le MRgérait aussi Beliris au Fédéral avec Reynders. Et c’est Beliris qui a financé les travaux. Même Alain Courtois était présent.Je l’ai connu comme étudiant en droit.J’étais étonné.Il m’a dit qu’à l’origine, ces boulevards haussmanniens n’ont pas été créés pour la voiture, mais pour la flânerie, dans toute leur largeur.Pour promener son chien. Les voitures sont arrivées progressivement et sont devenues cette calamité sans qu’on s’en aperçoive. La chance aussi tenait au calendrier d’avant élections: tous les politiques ont plus ou moins fait des promesses sur le piétonnier.

Et vous, vous avez pris des coups?

Comme universitaire, on jouit d’une énorme liberté de parole mais aussi d’une grande responsabilité. Ainsi Marion Lemesre, échevine du Commerce, a trouvé scandaleux que j’appelle à la désobéissance civile.

 Philippe Van Parijs: «Le Sablon pourrait être magnifique mais c’est un parking. Schuman doit devenir autre chose qu’un rond-point sur une autoroute».
Philippe Van Parijs: «Le Sablon pourrait être magnifique mais c’est un parking. Schuman doit devenir autre chose qu’un rond-point sur une autoroute». ©ÉdA – Julien RENSONNET

Quels endroits de Bruxelles jugez-vous qu’il faille transformer?

Il y a des tas d’endroits! Le Sablon pourrait être magnifique mais c’est un parking. Schuman doit devenir autre chose qu’un rond-point sur une autoroute, mais une "piazza" où flâner, manifester, prendre un verre… Une avancée est déjà prise avec les rez-de-chaussée des bâtiments européens qui accueillent des horecas. On attend désormais les travaux pour établir une continuité piétonne entre le Berlaymont, le Conseil et le parc du Cinquantenaire.Aucun endroit n’est montré davantage que Schuman dans les médias internationaux: y changer de visage est essentiel.

On doit recourir à la désobéissance civile en fonction de l’importance de la cause, notamment en fonction des dégâts pour l’environnement.

Les manifestations pacifiques, c’est toujours efficace en 2022?

La démocratie, c’est d’abord les élections.Mais la rue garde une importance essentielle car les urnes sont un "aplatisseur". Ceux qui s’intéressent ou qui s’en fichent n’ont tous qu’une seule et même voix. La rue permet l’intensité.La manifestation, petite ou grande, montre l’importance d’une préoccupation davantage qu’un vote. En général, une manif est autorisée. Mais on doit recourir à la désobéissance civile en fonction de l’importance de la cause, notamment en fonction des dégâts pour l’environnement. Moi, je préfère un pique-nique que des carreaux cassés. Je note aussi que la tolérance est très importante à Bruxelles.

Comment ça?

Le jeudi après le premier pique-nique, Freddy Thielemans m’a appelé dans son bureau comme pour sermonner un gamin qui s’est mal conduit. À ses côtés, un responsable policier me dit qu’il revient de Moscou et que là-bas, une telle manifestation m’aurait coûté plus de 10.000€. Cette tolérance bon enfant aide la démocratie à fonctionner. Les citoyens doivent cependant comprendre que le politique est forcé au compromis et ne répondra jamais favorablement à leurs revendications à 100%.Sauf ici.

 Quelques dizaines de Bruxellois ont ressorti les paniers de pique-nique pour fêter les 10 ans de la première manif, le 10 juin 2012, sur ce qui était alors une autoroute urbaine.
Quelques dizaines de Bruxellois ont ressorti les paniers de pique-nique pour fêter les 10 ans de la première manif, le 10 juin 2012, sur ce qui était alors une autoroute urbaine. ©ÉdA – Julien RENSONNET