La Zinnebir a 20 ans: 5 choses que vous ignorez peut-être sur l’amère bière fondatrice de la Brasserie de La Senne

L’iconique étiquette vert et jaune de la Zinnebir est rhabillée pour ses 20 ans. L’occasion de rencontrer Bernard Leboucq et Yvan De Baets, les pères de l’urbaine bruxelloise à l’amertume si tranchée. La bière star de la Brasserie de La Senne a révolutionné le marché. Et continue d’être bue. Elle le sera à coup sûr lors des fêtes qui salueront ses 20 berges.

Julien Rensonnet

Ils sont modestes, Bernard Leboucq et Yvan De Baets.À tel point qu’ils ont hésité à fêter les 20 ans de leur bière fondatrice, la fameuse Zinnebir. "On voit fleurir tellement de brasseries à Bruxelles.On se demande dans quelle mesure on a initié ce mouvement", questionne sincèrement le premier.

Pourtant, c’est indéniable, la Zinnebir et son iconique étiquette vert et jaune a révolutionné les goûts des Bruxellois. Elle a ramené l’amertume au premier plan et lancé la tendance des bières dites "de soif", légères en alcool."On se détachait nettement des bières dites “spéciales”, alcoolisées, doucereuses et épicées". Yvan De Baets se voit en "éducateur de goûts, on a expliqué aux tenanciers, aux serveurs, en quoi cette bière qu’ils trouvaient trop amère était authentique".

On se détachait nettement des bières dites “spéciales”, alcoolisées, doucereuses et épicées.

Ce faisant, La Senne impulse aussi le mouvement du retour de l’industrie en ville."Je suis très fier d’avoir une usine ici à Bruxelles", acquiesce Yvan De Baets. "La technologie, c’est merveilleuxquand elle permet de produire et conserver au mieux les produits naturels".

C’est depuis cette base high-tech de Tour & Taxis ouverte en 2020, au plancher de palettes, que les deux précurseurs retracent 20 ans de passion. Où tout est parti d’une rencontre.

Une bière née dans un squat

"Cette histoire de la Zinnebir née dans un squat, c’est 100% vrai", assure Bernard Leboucq. "J’étais actif dans l’associatif, dans le droit au logement.Je tenais des tables d’hôtes chaque vendredi soir et j’ai donc brassé une bière illégale pour un resto illégal". On est loin de la Zinne de 2022."C’était une vraie bière d’amateur.Et honnêtement, c’était impossible de faire une bonne bière avec mon matériel de l’époque.C’était grunge".

 La Zinnebir est née dans un squat.
La Zinnebir est née dans un squat. ©ÉdA – Julien Rensonnet

J’ai vu ce gugusse qui poussait une charrette pleine de bières.Ça tombait trop bien.

En 2002, pour la 2e Zinneke Parade, l’organisatrice suggère à Bernard de prévoir du stock. "C’est ce que j’ai fait. J’ai mis un costume d’oiseau et j’me suis baladé avec mes mauvaises bières". Le nom du breuvage est tout trouvé.Ça s’avérera un coup de génie. C’est lors de la biennale folklorique que la route des compères se croise pour la première fois."Je venais de terminer le cortège, éreinté, avec la maison de jeunes de Saint-Josse dont je m’occupais.Et j’ai vu ce gugusse qui poussait une charrette pleine de bières.Ça tombait trop bien", rigole Yvan.

Ils doublent le nombre de brasseries

En 2002, Yvan De Baets a une expérience dans le monde brassicole via une fonction commerciale chez Cantillon et De Ranke.Il compte étudier le brassage.Bernard Leboucq lui, se lance avec son épouse en investissant 25.000€."C’est une autre époque", rappelle-t-il. "Pour moi, les gens avec des GSM étaient des frimeurs.Si j’avais une adresse mail, je devais aller au cybercafé pour les lire… Je n’ai aucun souvenir visuel de ces débuts.Pas de selfie.C’est un peu moche".

 Avant la Brasserie de La Senne fondée par Yvan De Baets et Bernard Leboucq, Bruxelles ne comptait qu’une seule brasserie: Cantillon.
Avant la Brasserie de La Senne fondée par Yvan De Baets et Bernard Leboucq, Bruxelles ne comptait qu’une seule brasserie: Cantillon. ©ÉdA – Julien Rensonnet

Les deux briscards saluent la scène de 2022 "où chacun sait dans quoi il se lance et où tout le monde élève le niveau".Mais pour eux, c’était l’inconnu. "À l’époque, quand on voulait tenter le coup dans le monde de la bière, l’habitude était plutôt d’ouvrir un bar à bières spéciales.Notre démarche était improbable. On a doublé le nombre de brasseries à Bruxelles puisque seule Cantillon subsistait", s’amuse Bernard. "C’est exceptionnel.Sans doute que ça ne s’était plus fait à Bruxelles depuis Charles de Lorraine!"

On a doublé le nombre de brasseries à Bruxelles. C’est exceptionnel.Sans doute que ça ne s’était plus fait à Bruxelles depuis Charles de Lorraine!

Leurs premières années se déroulent dans une petite base de Sint-Pieters-Leeuw, en périphérie.Avant de doper la production grâce aux copains de De Ranke, puis Thiriez. Et c’est en 2010 que La Senne se pose en bord de Senne, à Molenbeek.

Étiquette d’inspiration art deco

 La Zinnebir a reçu une étiquette anniversaire des pinceaux de Jean Goovaerts, historique illustrateur des étiquettes de La Senne.
La Zinnebir a reçu une étiquette anniversaire des pinceaux de Jean Goovaerts, historique illustrateur des étiquettes de La Senne. ©ÉdA – Julien Rensonnet

 L’étiquette des origines dessinée sur papier kraft.
L’étiquette des origines dessinée sur papier kraft. ©DEMOULIN BERNARD

"Dès le départ, on a revendiqué le terroir urbain. Nos premiers clients, c’est le milieu associatif. Les squatteurs, les organisateurs de concerts". On est loin de l’image collée sur les bouteilles au début du millénaire. "C’était rural: des noms en -ette, des farfadets, des moines bedonnant, des cochons, des représentations outrancières de la femme". Sur papier kraft, Bernard Leboucq dessine lui-même une Senne verte qui serpente.Mais c’est trop cheap pour l’export aux USA. "Il fallait fignoler".

C’est là qu’entre en jeu Jean Goovaert. Appelé à la rescousse pour l’affiche d’un festival, le graphiste s’attaque à la Zinne."On insère des références art deco et, surtout, le skyline de la ville", explique celui qui dessine désormais à temps plein pour la brasserie. Et qui a depuis lors designé près de 75 étiquettes. Le jaune vient évidemment du soleil qui rayonne aussi dans le logo de la maison.Quant au vert, on ne se souvient pas trop d’où il atterrit. En tout cas, "à l’époque, cette étiquette est un ovni". Qui a reçu une édition spéciale pour les 20 ans de son contenu.

Une levure maison

N’importe quel passionné peut reconnaître une bière de La Senne à la première gorgée. L’une des raisons, c’est cette levure tellement identifiable. "Nous cultivons en effet notre propre souche de levure. Une levure, c’est vivant.Il faut des années pour la connaître.C’est pourquoi je m’étonne parfois de voir les jeunes brasseurs jongler avec 20 souches différentes", glisse De Baets. "Moi, je suis persuadé qu’on peut faire de nombreux styles de bières avec la même levure.Nous, on en fait même un triple avec la Jambe de Bois".

Une levure, c’est vivant.Il faut des années pour la connaître.C’est pourquoi je m’étonne parfois de voir les jeunes brasseurs jongler avec 20 souches différentes.
 Le secret de la Zinnebir, c’est aussi la levure maison de La Senne.
Le secret de la Zinnebir, c’est aussi la levure maison de La Senne. ©ÉdA – Julien RENSONNET (archive)

La Senne héberge aussi une 2protégée: une levure brettanomyces bruxellensis, authentique rareté qu’on retrouve dans les gueuzes ou dans l’Orval.Cette baguette magique indispensable aux fermentations spontanées, qui leur donne cette saveur de yaourt ou de cuir, "on l’a capturée à Saint-Gilles dans une bière brassée par une amie. Elle n’avait rien à y faire.On a analysé tout ça en labo et isolé la souche".Bingo! Elle fait désormais les beaux jours de la Bruxellensis, la sauvage maison.

Jusque dans les night-shops

"On sert d’abord Bruxelles".

C’est le credo des fondateurs de La Senne. Dont la Zinnebir reste la plus brassée avec 35 à 40% du volume des 14.500 hectos annuels."On brasse 2,5 Zinnebir pour 1 Taras Boulba, notre 2eplus gros volume".

 La nouvelle brasserie de La Senne à Tour & Taxis est ouverte depuis 2020.
La nouvelle brasserie de La Senne à Tour & Taxis est ouverte depuis 2020. ©Belga

Et Bruxelles a encore soif.Leboucq: "On y est encore en progression.c’est plus compliqué dans les autres régions, surtout en Wallonie".De Baets: "Il y subsiste peut-être un reflex chauvin ou un manque de curiosité qui n’existe pas en Flandre".

La Zinnebir est donc écoulée à 60% dans la capitale. Et suite au Covid, on la retrouve désormais… dans les night-shops.C’est que La Senne s’est résolue à changer sa stratégie du " tout aux cafés " pour alimenter désormais les supermarchés .Il en allait de sa survie. "La Zinne dans les night-shops, c’est l’effet Colruyt", confirme Bernard. "C’est bizarre. Mais j’y vois la preuve qu’on est entré dans les mœurs. C’est comme quand je vois une capsule à nous dans un parc. C’est dommage, mais c’est aussi une fierté".