Badi, fils de Bruxelles et de l’Afrique

ÉCOUTEZ | Le «Belgicain» Badi sort «Article XV», premier album autoproduit démontrant son titre par l’absurde. Mais cette «débrouille à l’africaine» en studio n’est rien face au parcours «instable» et la quête identitaire de Badibanga Ndeka. Ce qui ne masque jamais la fête colorée de sa rumba rappée.

Julien Rensonnet
Badi, fils de Bruxelles et de l’Afrique
Badi s’habille comme il compose: en couleurs. ©Badi

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«Mélange entre Kirikou et Manneken Pis», Badi sort un premier album à forte couleur identitaire. Plus «naturel» que militant, le rappeur bruxellois camoufle son aigreur en clair-obscur dans la jungle de cordes, chœurs et percussions de sa rumba. Le son du «Belgicain» bondit comme une gazelle, mais mord comme un lion.

+ Badi, «Article XV». Badi est en concert le 11 octobre au Brass (Centre Culturel de Forest) dans le cadre de FrancoFaune, le 14 octobre à la Maison des Cultures Molenbeek, le 15 octobre au ViaVia Café (gratuit, dans le cadre de FrancoFaune).

«J’avais peur qu’on me réduise au rappeur africain».

 Badi s’habille comme il compose: en couleurs.
Badi s’habille comme il compose: en couleurs. ©Badi

Vous chantez «On s’est fait la guerre sur un air de rumba, puis on a fait la paix sur un air de rumba»: cette musique est omniprésente chez vous. Comme au Congo?

La rumba, c’est la musique populaire du Congo. Celle que mes parents écoutaient dans les années 70 et 80. Celle que j’écoute encore. J’avais envie de la remettre en avant. Le genre existe toujours mais aujourd’hui, c’est surtout la musique du Nigeria et du Ghana qui anime les dancefloors de la jeunesse d’Afrique partout dans le monde.

La rumba, c’est une musique pour danser?

Pour danser et faire des bébés, ouais. Eh.

Le genre crie votre attachement au Congo. C’est militant?

C’est naturel plutôt. Bon, la musique belge en soi, c’est pas vraiment ce que j’écoute le plus. Je voulais faire le pont entre la rumba et le hip-hop. J’écoute beaucoup les Américains. Kanye West et Jay-Z, ils samplent la soul. Au Congo aussi on a notre soul: c’est la rumba!

Vous dédiez un titre à Matonge...

«Aux» Matonge! Matonge, c’est d’abord le quartier des artistes de Kinshasa. Dans le morceau, le premier couplet parle de Kin, le deuxième de Bruxelles. Je fais le voyage dans ma discographie: avec l’EP «Matonge» sorti en 2015, je parlais de Badi au Congo. Avec «Article XV», je parle de l’arrivée en Europe.

Que veut dire ce titre, «Article XV»?

C’est une expression congolaise pour le système D. Une parodie de la constitution congolaise qui dirait que «chacun a le devoir de se débrouiller dans la vie». L’idée m’est venue lors de la crise financière. Les gens perdent leur boulot, c’est le règne de la débrouille. Comme dans ma situation artistique. Je suis indépendant, c’est dur: je m’autofinance, je dois trouver l’équilibre entre mes envies et ce que j’ai en poche. C’est la même chose pour tout le monde, hein!

Tout en ayant toujours vécu sur le sol belge, Badi n’a reçu la nationalité qu’à ses 12 ans.
Tout en ayant toujours vécu sur le sol belge, Badi n’a reçu la nationalité qu’à ses 12 ans. ©Badi

Ça renvoie aussi à la vie de vos parents?

Mes parents ont quitté le Zaïre de Mobutu. Ils avaient un boulot et une maison et sont venus pour étudier. Quand ça a dégénéré, ils sont restés. Ma maman est devenue femme de ménage. C’est une rupture. Les réfugiés vivent ça, encore aujourd’hui. Quand tu quittes quelque chose que tu as construit, ça laisse beaucoup de place à l’instabilité. Et il y en a dans mon histoire personnelle.

Vous avez d’ailleurs tourné «La Lettre», un court-métrage qui filme la remise de l’ordre de quitter le territoire à une famille africaine. Et le traumatisme qui s’ensuit...

J’ai vécu cette situation quand j’avais 6 ou 7 ans. Mes parents n’étaient pas à la maison. Ma grande sœur a «géré», elle a affronté. C’est l’actualité au parc Maximilien qui m’a donné l’envie de revenir sur cet épisode de ma vie.

Vos parents n’ont jamais dû regagner le Congo?

Ça a pris 15 ans pour avoir les papiers. Moi je suis né ici donc à 12 ans, j’ai eu mes papiers. Ça a généré l’insécurité. Je me suis réfugié dans la musique.

Sur «Fils de», vous interrogez le concept d’identité. Vous parlez de «simulacre» et dites: «Je ne sais plus qui je suis». Vous êtes qui alors?

Moi je suis belgicain. 100% belge et 100% congolais. Ce morceau «Fils de» est aussi une métaphore de l’Afrique. Quand je dis que «maman est une pute», c’est dur. Mais c’est une image de la colonisation, de l’esclavage, qui n’a jamais profité aux Africains. Les mots sont forts, mais c’est la manière dont on traite l’Afrique: on l’exploite puis on la jette.

Ces «Belgique de Baudouin» et «Congo de Tintin» que vous rappez, ils existent toujours?

Ces mythes camouflent le tabou de la colonie dans l’histoire belge. Cette image du roi, «bwana kitoko» qui débarque au Congo dans l’allégresse, n’a plus lieu d’être. Pourtant il reste des traces. Je l’ai ressenti à l’école secondaire. On me disait qu’il y avait «des écoles pour les gens comme moi». Eh: si je suis là, c’est parce qu’on a une histoire en commun. Belle ou pas. Je suis pas tombé d’un arbre.

Que pensez-vous de l’idée de débaptiser une place à Anderlecht qui commémore les colonies, dans la dynamique venue des USA après les émeutes de Charlottesville?

C’est important de débaptiser les places et de déboulonner les statues. Mais c’est encore plus important d’avoir un impact sur les mentalités. Pour éviter ce qu’il se passe aux USA, il faut des débats publics, il faut expliquer la colonie. Le débaptême ne peut pas être le caprice d’immigrés frustrés, pas plus que le statu quo celui de colons craintifs.

Badi craignait de devoir jouer «le rappeur africain de service».
Badi craignait de devoir jouer «le rappeur africain de service». ©Badi

Vous avez tourné cet été à Dakar et Pointe Noire. En Afrique, c’est quoi votre image?

Clairement, je suis «le Belge». Mais dès que je chante, je deviens «le frère».

C’est schizophrène, cette image que vous avez ici et là-bas? On en revient à l’identité...

J’avais surtout peur de saouler les gens sur le disque. Puis j’ai renoncé à me brider pour ouvrir les thèmes. C’était thérapeutique pour moi. Et didactique aussi. Certains me disent que je les aide à affirmer leur identité. J’avais peur aussi qu’on me réduise au «rappeur africain».

Vous en avez pas ras le bol de devoir vous définir aux yeux des autres?

C’est devenu naturel. Je le vis très bien au quotidien. La vraie thérapie est dans le disque. Mais bon, quand «La Tribu de Dana» est sorti, ses auteurs n’ont pas été réduits à leur identité bretonne. Tous ces mélanges, les colonies, c’est l’histoire de l’Europe.