Aveugle, Adeline Devos éclaire Bruxelles de son regard photographique

Impossible de rester sourd à l’émotion surgie des photos d’Adeline Devos. Fresques, statues, passages… : la photographe non-voyante expose une série de prises capturées au centre de Bruxelles. On y contemple la ville comme elle la voit. Et c’est extrêmement touchant.

Julien Rensonnet
Adeline Devos, photographe aveugle, expose sa vision de Bruxelles. Et c'est très émouvant.
Adeline Devos, photographe aveugle, expose sa vision de Bruxelles. Et c'est très émouvant. ©EdA - Julien Rensonnet

Sur un mur anonyme, quelques canards s’envolent. Sur un autre, des éboueurs chevauchant des chats coursent un troupeau de sacs-poubelles. Plus loin, on scrute les Galeries royales le menton penché vers leur verrière. On fait le détour sur la Grand-Place où se dresse le sapin de Noël encore nu, un peu de travers sur son tapis de pavés luisants. Et on termine la promenade au pied de la grande roue.

Ces photos ressemblent à des souvenirs de touristes. Comme ceux d’une boîte ouverte par hasard aux puces du Jeu de Balle. En y regardant de plus près, elles interpellent le spectateur bien plus qu’un cliché parfait de carte postale. C’est qu’elles retranscrivent le regard d’Adeline Devos, aveugle depuis 13 ans. “J’ai vu avec l’œil droit jusqu’à mes 17 ans, même si c’était flou. Alors je me représente les distances, les lumières, les couleurs… Je sais à quoi ça ressemble. Et photographier est plus facile pour moi que pour quelqu’un qui n’a jamais vu”, s’excuse presque la jeune femme au 3e étage de l’Astronomie. C’est là qu’elle expose une grosse dizaine de ses dernières œuvres, invitée par le collectif de photographes Bruxelles Pixels (lire ci-dessous).

guillement

J'ai vu avec l’œil droit jusqu'à mes 17 ans, même si c'était flou. Alors je me représente les distances, les lumières, les couleurs... Je sais à quoi ça ressemble.

Adeline Devos, photographe aveugle, expose sa vision de Bruxelles. Et c'est très émouvant.
Adeline Devos, photographe aveugle, assure qu'elle parvient à sentir les fresques bruxelloise par le toucher. Et elle adore le graffiti. ©EdA - Julien Rensonnet

”J’arrive à ressentir le graffiti aux doigts”

Cette passion étonnante pour une non-voyante, Adeline Devos la développe en 2019. “J’ai pris des photos adolescente. Je ne pensais pas m’y remettre en n’y voyant plus rien”. Mais un atelier avec Les Amis des Aveugles active le déclencheur. “Pour moi, c’était impossible. Mais en fin de compte, ça m’a plu. J’ai réappris à jouer avec la lumière naturelle, que je ressens. On a exposé au Musée de la Photographie de Charleroi avec d’autres non-voyants. Une expérience géniale”.

Pour cet accrochage dans le quartier du Midi, la Mouscronnoise s’est immergée dans l’hypercentre bruxellois. C’est la règle chez ses hôtes photographes : on ne met en boîte que les 19 communes. L’exercice oblige Adeline à “sortir de sa zone de confort”. “D’habitude, je me repose sur l’ambiance. J’utilise le son, les odeurs. Je photographie des marchés de Noël, des passagers dans des gares. Même des paysages où on perçoit beaucoup de bruit”. Ici, la jeune femme fait appel au toucher. “J’aime beaucoup le graffiti. J’arrive à ressentir la peinture aux doigts, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Ensuite, la personne qui m’accompagne m’oriente pour que je puisse me représenter l’objet et sa proximité”. Même technique pour les statues et bas-reliefs. Comme pour le cliché où Pesto, son fidèle chien depuis 4 ans, pose fièrement à côté du bronze de Charles Buls à la manche mordillée par un zinneke. Ironique quand on sait que l’ancien bourgmestre de Bruxelles a lutté contre les chiens errants…

Adeline Devos, photographe aveugle, expose sa vision de Bruxelles. Et c'est très émouvant.
La photo préférée d'Adeline Devos, c'est celle où son chien Pesto pose fièrement devant la fontaine dédiée à Charles Buls. ©EdA - Julien Rensonnet

Avec la GoPro

Rayon technique, Adeline photographie au numérique. “L’objectif ressort et ça m’aide. Un téléphone, ça ne va pas. C’est trop petit. Même si certaines synthèses vocales décrivent ce qui se trouve devant vous, elles ne sont pas encore tout à fait au point”. Dans ce cas-ci, c’est la GoPro qui est utilisée. Elle gère toute seule la mise au point et je n’utilise pas le zoom”. Ce qui n’en est que plus authentique. “Pour le cadrage, c’est au ressenti. C’est un plus gros travail que pour celui qui voit. Il faut toucher, se mettre la taille en tête. C’est un boulot”. Et comment !

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Un téléphone, ça ne va pas. C'est trop petit. Même si certaines synthèses vocales décrivent ce qui se trouve devant vous, elles ne sont pas encore tout à fait au point.

Sous leur apparente banalité, ces 11 clichés disent beaucoup. Tellement. Adeline Devos est une passeuse surgie d’un monde complètement noir. Ses photos, regard d’une aveugle sur notre société de la vue, nous en ramènent des images. Impossible d’y rester sourd. L’artiste titre son expo “On ne voit bien qu’avec le cœur”. Et c’est vrai que voir à travers ses yeux a quelque chose d’extrêmement émouvant.

Adeline Devos, photographe aveugle, expose sa vision de Bruxelles. Et c'est très émouvant.
D'habitude, Adeline Devos se base surtout sur les sons et les odeurs pour photographier. Cette fois, elle est sortie de sa zone de confort en usant du toucher. Courageux. ©EdA - Julien Rensonnet

Cliché, Bruxelles ?

Amoureux de Bruxelles ? On vous conseille donc une visite à Zoom, la 2e Quinzaine de la Photographie de Bruxelles. Plusieurs expos s’y tiennent dans le cadre plutôt insolite de l’Autonomie, centre d’arts de la rue du même nom à Anderlecht, quartier du Midi. Vous y verrez les réalisations des élèves de l’École de Photographie Agnès Varda. Vous y retrouverez la pluralité de regards sur notre capitale par le collectif “Bruxelles Pixels” qui s’impose pour règle de déclencher exclusivement dans les 19 communes : noir et blanc grand format de la Grand-Place à la Forêt de Soignes, flous en mouvement, promenade silencieuse et contrastée au cimetière de Bruxelles à Evere, portraits “steampunk” très pop, balade argentique, pause piétonne au parc Josaphat ou voyage littéraire dans les trams et métros de la STIB… Et puis le regard si unique d’Adeline Devos (lire ci-dessus). Enfin, l’organisateur Artesio convie une dizaine de photographes à compléter les étages de ce surprenant bâtiment.

+“Zoom, Quinzaine de la Photographie de Bruxelles”, au Centre d’arts pluriels Autonomie, rue de l’Autonomie 2 et 4 à 1070 Anderlecht (quartier du Midi), du 3 au 18 décembre 2022, du jeudi au dimanche de 14 à 19 heures Vernissage ce samedi 3 décembre de 18 à 23 heures. Gratuit.

Adeline Devos, photographe aveugle, expose sa vision de Bruxelles. Et c'est très émouvant.
Rassurez-vous: lorsque vous visiterez l'expo d'Adeline Devos, ses photos seront accrochées. ©EdA - Julien Rensonnet
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