L’ancien «top chef» français dégaine à son tour le «revolver de Verlaine»

Le revolver de Verlaine mis en vente à Paris par un habitant de Mettet est très certainement le bon. Mais un Français pense être en possession du véritable Lefaucheux.

Nathalie DIOT
L’ancien «top chef» français dégaine à son tour le «revolver de Verlaine»
Le flingue se trouvait dans un tiroir depuis 50 ans. Il y a un demi-siècle, un antiquaire de Charleville l’avait décrit comme celui de Verlaine.

Quand Verlaine tira sur Rimbaud le 10 juillet 1873 à Bruxelles, était-il si saoul et voyait-il si double qu'il a utilisé deux revolvers? Après le Lefaucheux appartenant à l'échevin Jacques Ruth de Mettet, qui sera mis aux enchères le mercredi 30 novembre prochain chez Christie's (Paris), un deuxième revolver de la même marque vient d'être exhumé d'un tiroir, de l'autre côté de la frontière cette fois. Celui d'un Ardennais, connu des gourmets belges, Jean Lenoir, ancien chef doublement étoilé qui dirigeait l'Hostellerie Lenoir à Auvillers-les-Forges (lire par ailleurs). «Je n'en avais jamais parlé à personne depuis 45 ans qu'il est là», commente-t-il. Même pas à son épouse: «Dire que j'ai fait les poussières dessus pendant des années sans savoir», lance-t-elle! Le revolver est posé devant lui, sur une nappe en dentelle de la table de la salle à manger. De facture simple. Sans fioriture, contrairement à celui vendu chez Christie's. En revanche, comme ce dernier, il comporte bien un poinçon ELG avec une étoile dans le cartouche, le marquage officiel belge. Le jour où Jean Lenoir entend parler de la fameuse vente aux enchères, il repense à l'histoire de cette arme de poing acquise presque un demi-siècle plus tôt: «Il vient de chez Fournaise à Charleville-Mézières. Un antiquaire installé face à la chambre de commerce à l'époque. Il avait de belles choses dans son magasin. Un jour, il m'a dit «j'ai un revolver à barillet». Apparemment, quand je l'ai acheté on m'a dit qu'il venait de Verlaine et qu'il avait servi à tirer sur Rimbaud».

«C'était une discussion comme on parlerait de la pluie et du beau temps», poursuit Jean Lenoir. L'histoire lui apparaît plausible alors. Après tout, Verlaine est revenu dans les Ardennes françaises après l'affaire bruxelloise.

Combien a-t-il payé à l'époque ce modèle très répandu sur les sites de vente en ligne aujourd'hui (entre 50 et 280 euros selon l'état des modèles)? Il ne s'en souvient plus vraiment: «Entre 1000 et 3000 francs peut-être».

Combien vaut-il aujourd'hui? Aucune idée pour Jean Lenoir qui n'a pas vraiment pas la tête au profit même quand il met en doute l'origine du revolver mis aux enchères: «Je ne vais pas inventer des choses qui n'existent pas mais je ne vais non plus dire le contraire. Je ne demande rien, je ne cache rien, je dis ce qui est, c'est tout», réagit-il. Pour la Ville de Charleville-Mézières qui souhaite acquérir le revolver (de Mettet) pour le Musée Rimbaud et a lancé une souscription pour cela (charleville-mezieres.fr), il n'y a pas de quoi remettre en question son authenticité. Contacté par téléphone, le service communication réagit: «Depuis 50 ans, on sait d'où il vient. On peut toujours affirmer que la terre est plate!»

Aucun doute… qu'il se trompe

L'histoire officielle ne laisse aucun doute quant au devenir du revolver de Verlaine, rétorque Jacques Jacques Ruth.

Le 10 juillet 1873, jour où celui-ci tire à deux reprises sur Rimbaud le blessant au poignet gauche et le fameux Lefaucheux, calibre 7 mm est saisi par un agent de police. Il sera ensuite remis à l'armurerie Montigny pour une expertise balistique. C'est là qu'il est censé être resté pendant des années, malgré les changements de propriétaires. Jusqu'à la liquidation de la boutique, en 1980. L'armurier offre le revolver à l'expert-comptable qui l'a gracieusement aidé dans la tâche. Il s'agit de Jacques Ruth, de Mettet. Le numéro de série 14096 relié au registre des armes à feu lui avait permis de confirmer que l'ancien propriétaire était bien Paul Verlaine. L'arme était aussi emballée dans du papier huilé, avec le rapport de police. «Les armes, ce n'est pas comme des tableaux. Elles sont numérotées. Un deuxième revolver, cela ne peut pas exister, il n'y en a qu'un», dit Jacques Ruth. En 2006, des expertises ont été menées à Liège. Des essais de tir ont été pratiqués dans de la mousse d'une texture comparable au bras de Rimbaud. Les résultats confirmeraient qu'il s'agit bien de la bonne arme.

À moins d'un tour de passe-passe qui aurait bluffé des experts aguerris, le revolver mis aux enchères le 30 novembre prochain chez Christie's, est bien celui que Verlaine avait acquis pour la somme de 23 francs. Il est aujourd'hui estimé entre 50 000 et 70 000 euros.

Ancien de l'école hôtelière de Namur

«Hostellerie Jean Lenoir: servi comme un prince heureux comme un roi». Telle était la devise du restaurant et de l'hôtel, tenus par Jean et Maryse Lenoir à Auvillers-les-Forges pendant 40 ans, à quelques kilomètres de la frontière belge d'où la clientèle venait nombreuse.

Il faut dire que le restaurateur a fait ses classes à l'école hôtelière de Namur. Entré en 1949, il en sort 3 ans plus tard, et ouvre son restaurant en 1955. Très vite, il est repéré par les gastronomes et reçoit même les félicitations de Matignon. Suivra une liste impressionnante de distinctions parmi lesquels l'Oscar des gastronomes de Belgique en 1973. Le critique gastronomique belge Walter Fostier fait partie de ses admirateurs et sera présent le jour de la remise des 2 étoiles au restaurateur en 1976 (15 ans après la première). Le seul chef deux étoiles qu'aient jamais connu les Ardennes françaises. De grands noms défilent à sa table: Aznavour, Annie Cordy, Marina Vlady… Parallèlement, il fait le tour du monde pour des festivals culinaires. 70 en tout: aux Philippines, au Japon, dans les Émirats, aux États Unis, en Europe aussi bien sûr… Une vie bien remplie, dans laquelle l'achat du revolver n'est qu'un lointain souvenir.