"Le peuple russe n’est pas uni": bouleversées par la guerre, ces Russes de Bruxelles ne restent pas les bras croisés

"Il n’y a pas de sens de la communauté en Russie". Ni en Belgique, où Dasha, Ekaterina et Evgenia ont construit leurs vies. Ces mamans russes de Bruxelles, bouleversées par le conflit, n’hésitent pas à s’engager pour l’Ukraine.

Julien Rensonnet
"Le peuple russe n’est pas uni": bouleversées par la guerre, ces Russes de Bruxelles ne restent pas les bras croisés
Ekaterina, Dasha et Evgenia ont peu d’espoir quant à une potentielle révolte du peuple russe. ©ÉdA – Julien RENSONNET

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"Je n’ai pas vu mon père depuis 4 ans. Ma mère, pas depuis 2 ans. On pourrait se voir en Turquie. Mais J’ai grandi à Moscou. J’y ai des amis. Je voulais montrer mon pays à ma fille. Quand la guerre a commencé, j’ai pleuré comme une hystérique".

Dasha n'est pas certaine qu'elle reverra un jour sa famille. Ni la Crimée de ses voyages de jeunesse, "toujours une région d'Ukraine" à ses yeux. Pas plus que Kiev, destination de ses compétitions de lindy hop, "à peine à une nuit de train" de la capitale russe. On a rencontré Dasha au Heysel, au premier jour d'ouverture du nouveau centre d'accueil des réfugiés ukrainiens. Elle y distribuait des gaufres, des sourires et une bonne dose d'abnégation.

J’ai fui le pays, la corruption dans ma profession.

On la retrouve dans un centre commercial d’Uccle. L’insulte envers Poutine aux lèvres. Tous les samedis, cette jeune femme volubile aux cheveux rouges, sac banane et lunettes rondes design, y accompagne sa fille à des cours dans la langue de Tolstoï. Elle y rejoint d’autre Russes de Bruxelles. "Ce n’est pas une communauté", précise-t-elle. "D’ailleurs, il n’y a pas de vrai sens de la communauté en Russie. Le peuple n’est pas uni". Très stressée, Dasha se détend un peu avant une réunion avec les services sociaux: "Comme dans les films, ils viennent vérifier que mon couple peut accueillir une ado ukrainienne de 14 ans dans de bonnes conditions. On nettoie depuis deux jours". Si ça, c’est pas de l’effort de guerre…

Ekaterina, Dasha et Evgenia ont peu d’espoir quant à une potentielle révolte du peuple russe.
Ekaterina, Dasha et Evgenia ont peu d’espoir quant à une potentielle révolte du peuple russe. ©ÉdA – Julien RENSONNET

Bien sûr, aucune des mamans qu’on croise ce midi-là ne prétend représenter la Russie. Chacune témoigne en son nom propre. Ekaterina est en Belgique depuis 10 ans. Cette architecte très accablée par le conflit le dit sans ambages: "J’ai fui le pays, la corruption dans ma profession". Elle s’est établie à Meise. Ses enfants sont flamands. "Je suis si heureuse qu’ils puissent grandir dans un pays qui n’est pas autocratique".

Une larme

La douleur semble peser de tout son poids sur les épaules d’Ekaterina. Le conflit ravage l’âme de cette grande dame blonde au sourire avenant. "Trois de mes grands-parents sont nés dans l’Ukraine de l’ex-URSS. Ils ont fui la 2e guerre mondiale avec 2 sacs". Après la tristement célèbre Stalingrad, ils transitent au Kazakhstan puis aboutissent à Samara. "C’est la ville de Lada. C’est là que je suis née". Alors que Staline et Hitler bombent le torse, une de ses grands-mères est "sauvée par des inconnus". On ne s’étonne donc pas de voir Ekaterina multiplier les démarches pour aider l’Ukraine. "Dès le 26 février, j’ai acheté et envoyé des médicaments. J’ai versé au 12/12. Mais je voulais faire plus". Elle a collecté des vêtements dans des écoles de la périphérie et elle a convoyé des réfugiés du Heysel à leur hébergement de Flandre.

Ceux qui protestent, on voit ce qui leur arrive.

Après un mois de guerre, elle oscille "entre colère, désespoir et impuissance. C’est un cauchemar. Je pleure tous les jours". Des lointaines cousines ne veulent pas quitter l’Ukraine "même avec mon offre d’aide financière". Un de ses cousins est au front. "Mes enfants ne verront jamais leur pays d’origine". Elle essuie une larme. Puis une autre. "Et mes grands-mères ne verront jamais leurs arrière-petits-enfants". Dans son dos, ceux-là rigolent en russe en partageant un muffin.

Dasha est plus vindicative. Elle se dit "prête à engager" la personne qui pourrait débarrasser la planète du maître du Kremlin. "Poutine croit à sa propre propagande. Ses proches ne lui remettent que des briefings positifs pour son image".

Ekaterina, Dasha et Evgenia ne renient pas leurs origines: «On peut être honteux du gouvernement russe. Pas d’être russe».
Ekaterina, Dasha et Evgenia ne renient pas leurs origines: «On peut être honteux du gouvernement russe. Pas d’être russe». ©ÉdA – Julien RENSONNET

Dans les campagnes, ces sanctions ne changent pas la vie. Ils sont pauvres de père en fils. Leur combat, c’est d’avoir à manger demain.

Les sanctions peuvent-elles retourner la population contre l’autocrate? Les trois font la moue. Evgenia sourit, cynique. Son bébé dans les bras, cette Uccloise tempère la discussion d’un humour à couper à la "chachka", passant de l’anglais au russe et au français. La révolution, celle qui évite consciencieusement les médias russes n’y croit pas. "Ça n’arrivera pas. Ceux qui protestent, on voit ce qui leur arrive". Dasha opine: "Si ça vient du peuple, il y aura du sang. Mais dans les campagnes, ces sanctions ne changent pas la vie. Ils sont pauvres de père en fils. Leur combat, c’est d’avoir à manger demain". Pour Ekaterina, "la propagande des 20 dernières années a convaincu aussi les villes. Ça stimule l’intolérance, la peur de l’ennemi de l’ouest". Tout ça n’empêche pas les Bruxelloises de poster sur les réseaux des selfies en pleine manifestation pour la paix. "On est techniquement hors-la-loi désormais".

50/50

D’après ces mamans, les Russes de Belgique sont partagés envers la politique de Poutine. "En 2020, c’était le référendum pour changer la constitution pour qu’il puisse rester jusqu’en 2036. Il n’y avait pas beaucoup de monde pour voter au consulat d’Anvers: à peine 200 personnes", déplore Ekaterina. "Ma sœur est londonienne: là-bas, y avait foule. C’est peut-être dû à la présence en Grande-Bretagne de plus hauts profils". Les résultats ont été plus ou moins de 50/50 en Belgique. Alors que les Russes d’Angleterre étaient "contre" Poutine à 80%. À l’époque, la réaction d’Ekaterina envers ses concitoyens était sans appel: "C’est une blague? Vous supportez ce régime?!" On sait ce qui a suivi.

Pas une raison pour ces trois-là de renier les origines. "On peut être honteux du gouvernement russe. Pas d’être russe".